Chapitre 12 - Le monstre patient

Chapitre 12 - Le monstre patient
Le carnet dâĂlise nâĂ©tait pas un journal intime. CâĂ©tait un plan de survie. Chaque page portait une date, un nom, un lieu, une phrase entendue derriĂšre une porte. Elle avait tout notĂ© comme on empile des pierres pour ne pas se perdre dans la forĂȘt.
âDaniel ment quand sa mĂšre respire plus lentement.â
âVanessa sait, mais elle tremble trop pour parler.â
âMarc Saint-Aubin ne conseille pas Gloria. Il la tient.â
Claire relut cette derniĂšre phrase trois fois. Toute lâhistoire venait encore de changer de forme. Jusquâici, Gloria lui avait semblĂ© le centre du mal, la reine froide qui dĂ©plaçait ses enfants comme des piĂšces dâĂ©checs. Mais si Marc Saint-Aubin la tenait, par quoi ? Par lâargent ? Par la peur ? Par un secret plus ancien ?
Le capitaine obtint une information dans lâaprĂšs-midi. Saint-Aubin possĂ©dait un appartement discret rue du Bac, louĂ© au nom dâune sociĂ©tĂ© Ă©trangĂšre. Une perquisition fut ordonnĂ©e. Claire nâaurait pas dĂ» y aller. Personne ne lây invita. Pourtant, lorsque Mireille lui dit âvous avez le droit de ne pas tout voirâ, Claire rĂ©pondit simplement :
â Jâai passĂ© ma vie Ă ne pas voir. Ăa suffit.
Lâappartement de la rue du Bac nâavait rien dâun repaire de criminel. Il Ă©tait beige, silencieux, rempli de livres dâart et de fauteuils trop chers. Dans un tiroir Ă double fond, les enquĂȘteurs trouvĂšrent des contrats, des copies de passeports, des enregistrements audio, et une sĂ©rie de photographies prises Ă distance.
Claire reconnut Daniel enfant, Vanessa adolescente, Gloria sortant dâune clinique, Henri montant dans une voiture avec Anne. Puis une autre photo, plus rĂ©cente, la montra elle-mĂȘme devant son ancien immeuble, deux ans avant sa rencontre avec Daniel.
â Ils vous suivaient avant, dit le capitaine.
Ce nâĂ©tait pas une question.
Dans un coffre numĂ©rique, un fichier audio portait le titre âG.B. aveu 2009â. Gloria Beaumont. Aveu. Le capitaine hĂ©sita Ă le lancer devant Claire, mais celle-ci hocha la tĂȘte.
La voix de Gloria, plus jeune, remplit la piÚce. Elle pleurait. Pas comme une femme coupable. Comme une femme acculée.
âMarc, je ne peux plus. Daniel devient comme Henri. Il parle dâĂlise comme dâun dossier. Je veux arrĂȘter.â
Puis la voix de Saint-Aubin, douce, presque tendre :
âTu nâarrĂȘtes pas une machine qui tâa nourrie, Gloria. Tu lui donnes seulement quelquâun dâautre Ă manger.â
Claire sentit sa peau se hérisser.
Gloria avait Ă©tĂ© complice. Coupable. Cruelle. Mais elle avait aussi, Ă un moment, voulu arrĂȘter. Et quelquâun lâavait remise dans la cage en lui rappelant quâelle en avait construit les barreaux.
Le fichier suivant contenait une phrase qui fit pĂąlir mĂȘme le capitaine.
âClaire Delmas sera parfaite. IsolĂ©e, endeuillĂ©e, hĂ©ritiĂšre sans le savoir. Daniel fera le reste.â
Mireille, qui se tenait prĂšs de la porte, murmura :
â Mon Dieu.
Le soir, Gloria demanda Ă voir Claire. La rencontre eut lieu au commissariat, dans une salle neutre oĂč les nĂ©ons rendaient tout le monde malade. Gloria nâavait plus de maquillage. Sans fard, elle paraissait moins monstrueuse et plus dangereusement humaine.
â Je vais tĂ©moigner contre Marc, dit-elle.
Claire la fixa.
â Pourquoi ?
â Parce quâil a Vanessa.
â Quâest-ce que ça veut dire ?
Gloria posa sur la table un petit téléphone jetable.
â Il mâa envoyĂ© un message. Si je parle, il livre ma fille Ă Daniel.
Claire ne comprit quâau bout dâune seconde.
â Daniel est sorti ?
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Gloria ferma les yeux.
â Il sâest Ă©vadĂ© pendant son transfert mĂ©dical.