Chapitre 11 - La maison de Lucie

Chapitre 11 - La maison de Lucie
La maison de Lucie se trouvait à Chartres, dans une rue tranquille où les volets bleus semblaient ignorer la violence des héritages. Claire n’y était pas retournée depuis l’enterrement. À l’époque, Daniel avait insisté pour l’accompagner, puis avait trouvé l’endroit “triste” et les papiers “trop compliqués” pour elle. Il avait tout pris en main. Comme toujours. Comme un voleur poli.
Quand Claire arriva avec le capitaine, la maison était encerclée par deux voitures de police. Marc Saint-Aubin, menottes aux poignets, sortit du petit portail. Il gardait une élégance ridicule, foulard en cachemire, chaussures impeccables, même dans la honte. À côté de lui, une femme âgée au visage fermé tenait un sac de documents contre sa poitrine.
— Qui est-ce ? demanda Claire.
— Odette Morel, répondit le capitaine. La mère d’Élise.
Le monde de Claire se resserra. La première femme de Daniel. Celle qu’on disait partie. Celle dont la photographie avait dormi dans un coffre comme une accusation.
Odette la regarda longtemps. Ses yeux étaient clairs, durs, mangés par des années de questions sans réponse.
— Vous êtes Claire.
— Oui.
— Ma fille vous avait vue une fois. Elle avait dit : “Cette jeune femme ne sait pas encore qu’ils vont lui faire pareil.”
Claire sentit le froid entrer sous son manteau.
Dans la maison, les policiers avaient trouvé des dossiers transférés récemment depuis un garde-meuble de Marc Saint-Aubin. Parmi eux, des papiers concernant Lucie Delmas, Anne, Élise, et d’autres femmes dont les noms figuraient dans les carnets du coffre 17B. Saint-Aubin avait voulu récupérer ce qui pouvait encore l’incriminer. Odette, qui le suivait depuis des semaines, l’avait surpris.
— Je l’ai reconnu à la sortie du cimetière, dit Odette. Il venait parfois chez nous quand Élise était mariée à Daniel. Toujours avec ses mots propres et ses mains sales.
Claire demanda enfin la question que tout le monde évitait.
— Où est Élise ?
Odette ne répondit pas tout de suite. Elle entra dans le salon de Lucie, s’assit dans un fauteuil usé et sortit de son sac une carte postale froissée. Une plage du Portugal. Au dos, deux lignes : “Maman, je suis vivante. Ne me cherche pas encore.”
La date remontait à huit ans.
— Elle a survécu ? souffla Claire.
Odette hocha la tête, mais ses yeux ne s’éclairèrent pas.
— Elle s’est cachée. Ils lui ont fait signer des papiers, l’ont ruinée, ont essayé de la faire passer pour folle. Elle a fui avant le pire. Mais elle n’est jamais revenue. Elle disait que si elle revenait, Daniel finirait le travail.
Claire pensa aux documents sur sa propre prétendue instabilité. Au plan méthodique. Aux mêmes mots, mêmes méthodes.
— Elle peut témoigner ? demanda le capitaine.
Odette serra la carte postale.
— Je ne sais pas où elle est. Mais je sais qui le sait.
Tous les regards se tournèrent vers Marc Saint-Aubin, derrière la vitre de la cuisine où un policier l’interrogeait déjà. Il semblait calme, mais ses doigts tapaient nerveusement sur la table.
Odette se leva, marcha jusqu’à Claire et glissa dans sa main un petit carnet noir.
— Élise m’a dit un jour : si une autre femme vient avec le même regard que moi, donne-lui ça.
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Claire ouvrit le carnet. Sur la première page, une phrase était écrite en lettres capitales.
“DANIEL N’EST PAS LE MONSTRE. IL EST L’HÉRITIER D’UN MONSTRE PLUS PATIENT.”