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Chapitre 02 - La femme de l’office

Chapitre 02 - La femme de l’office

La femme dans l’embrasure s’appelait Mireille Arnaud, mais dans la bouche des Beaumont, pendant vingt-sept ans, elle n’avait presque jamais eu de prĂ©nom. On disait “la gouvernante”, “la fille de l’office”, “celle qui sait oĂč sont les nappes”. À soixante et un ans, Mireille portait un tailleur gris modeste et des chaussures noires si simples que Vanessa les regarda avec le mĂȘme dĂ©goĂ»t qu’elle rĂ©servait aux factures impayĂ©es des autres.

Claire, elle, la regarda avec reconnaissance. Sans Mireille, elle serait encore en train de douter. Sans Mireille, elle aurait continuĂ© Ă  croire que l’amour peut devenir violent par fatigue, que l’humiliation a parfois le visage du souci familial, que les femmes Ă©lĂ©gantes ne mentent pas parce qu’elles savent choisir leurs rideaux.

Gloria blĂȘmit plus que Daniel. C’était cela qui confirma tout. Daniel avait peur de la police. Gloria avait peur de la mĂ©moire.

— Elle n’a rien à faire ici, dit Vanessa.

— Si, rĂ©pondit Claire. Elle a travaillĂ© ici assez longtemps pour savoir oĂč vous cachiez les choses.

Mireille avança jusqu’à la table. Ses yeux ne fuyaient personne. Pourtant ses mains se serraient l’une contre l’autre, vieux rĂ©flexe de femme Ă  qui l’on a souvent demandĂ© de se faire petite.

— Madame Beaumont, dit-elle d’une voix basse, j’ai prĂ©venu Claire parce que je ne voulais pas que ça recommence.

Le mot “recommence” tomba comme une clef dans un puits. Claire sentit la piĂšce se dĂ©placer autour d’elle. Elle avait prĂ©parĂ© cette soirĂ©e pour rĂ©vĂ©ler les preuves contre Daniel : les transferts d’argent, les rendez-vous de Vanessa avec le notaire, les conversations oĂč Gloria expliquait qu’une Ă©pouse “bien dressĂ©e” ne partait jamais sans permission. Mais ce mot-lĂ , recommence, n’était pas dans son dossier.

Daniel leva la tĂȘte.

— De quoi elle parle ?

Le pĂšre de Daniel, Henri Beaumont, n’était pas lĂ . Mort depuis quatre ans, il continuait pourtant d’habiter chaque moulure de cette maison. Son portrait trĂŽnait dans le salon voisin, menton haut, regard de banquier, ce regard d’homme qui signe des ruines en parlant de tradition.

Mireille posa une main sur le dossier d’une chaise.

— Je parle d’Élise.

Vanessa ferma les yeux. Trop vite. Claire le remarqua, tout comme elle remarqua que Gloria, elle, ne demanda pas qui Ă©tait Élise.

— Assez, dit Gloria.

Ce n’était pas une protestation. C’était un ordre ancien, celui d’une femme qui avait l’habitude que les murs obĂ©issent.

Claire tourna lentement la tĂȘte vers Mireille.

— Qui est Élise ?

La gouvernante ouvrit la bouche, puis regarda les policiers. L’un d’eux, un capitaine au visage fatiguĂ©, lui fit un signe discret. Elle pouvait parler. La maison n’était plus seulement une maison. C’était une scĂšne, et pour une fois, les domestiques avaient le droit de tĂ©moigner.

— La premiùre femme de Daniel, murmura Mireille.

Claire sentit la nappe sous ses doigts. Elle ne se souvenait pas de l’avoir saisie. PremiĂšre femme. Daniel lui avait jurĂ© n’avoir jamais Ă©tĂ© mariĂ©. Gloria lui avait mĂȘme racontĂ©, le jour des fiançailles, que Claire Ă©tait “la premiĂšre Ă  lui donner envie d’ĂȘtre sĂ©rieux”. Vanessa avait ri en disant que c’était un miracle.

Daniel secoua la tĂȘte, mais son regard n’alla pas vers Claire. Il alla vers sa mĂšre.

— Maman


Un enfant aurait pu prononcer ce mot ainsi. Un coupable aussi.

Mireille sortit de son sac une petite enveloppe jaunie. Celle-ci n’était pas sur le plateau d’argent. Claire ne la connaissait pas. Mireille la tendit au capitaine, qui l’ouvrit avec prĂ©caution. Une photo glissa dehors : une jeune femme brune, souriante, devant le portail de la maison, un bouquet Ă  la main.

Au dos, une date. Dix ans plus tĂŽt.

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Claire lut le prĂ©nom Ă©crit en bleu : Élise.

Et sous ce prĂ©nom, d’une autre Ă©criture, quatre mots qui firent reculer Vanessa d’un pas : “Elle ne partira pas.”

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