Chapitre 06 - Lâhomme du quai Voltaire

Chapitre 06 - Lâhomme du quai Voltaire
Il donna rendez-vous Ă Claire au cafĂ© du Quai Voltaire, comme si les grandes rĂ©vĂ©lations familiales pouvaient se tenir entre un expresso serrĂ© et un serveur agacĂ©. Il sâappelait Paul Dervaux. Soixante-neuf ans. Ancien notaire. Cheveux blancs, manteau sombre, mains nerveuses posĂ©es sur une canne dont il nâavait pas vraiment besoin. Il se leva quand Claire entra, et son visage eut cette expression Ă©trange des hommes qui reconnaissent un fantĂŽme dans un vivant.
Claire resta debout plus longtemps quâil ne fallait. Elle voulait le voir souffrir un peu de son incertitude. Ce nâĂ©tait pas noble, mais câĂ©tait humain.
â Vous nâĂȘtes pas Henri Beaumont, dit-elle.
â Non.
â Alors pourquoi avez-vous dit que vous Ă©tiez mon pĂšre ?
Paul Dervaux regarda la Seine derriĂšre la vitre. Le fleuve avançait avec son indiffĂ©rence majestueuse, comme si Paris nâavait pas Ă©tĂ© construit sur des millions de secrets personnels.
â Parce que je le suis. Pas par le sang, peut-ĂȘtre. Mais par la faute, certainement.
Il raconta. Anne avait travaillĂ© avec lui avant dâĂȘtre embauchĂ©e par Varenne Patrimoine. Elle lui avait confiĂ© les preuves contre Henri Beaumont. Paul devait lâaider Ă les porter au procureur. Il avait reculĂ©. Une promotion, une menace, une enveloppe, il ne se souvenait plus dans quel ordre. Il avait trahi Anne par lĂąchetĂ©, puis avait tentĂ© de la protĂ©ger trop tard.
â Votre mĂšre ne mâa jamais dit avec certitude qui Ă©tait votre pĂšre biologique, dit-il. Henri le croyait. Gloria aussi. Mais Anne doutait. Elle mâa Ă©crit une lettre que je nâai ouverte quâaprĂšs sa mort.
Claire sentit un rire amer monter en elle.
â Tout le monde garde des lettres fermĂ©es dans cette histoire.
Paul encaissa la phrase sans se défendre.
Il sortit une enveloppe Ă©paisse de sa serviette. Le papier portait lâĂ©criture dâAnne. Claire la reconnut aussitĂŽt, cette façon de former les A comme de petites maisons pointues. Elle nâouvrit pas tout de suite. Ses mains tremblaient, et pour une fois, elle ne chercha pas Ă le cacher.
â Pourquoi maintenant ?
â Parce que jâai reçu hier une copie de votre plainte. Parce que Mireille mâa appelĂ©. Parce que Gloria a recommencĂ©. Et parce que je suis vieux, mademoiselle. Les vieux lĂąches ont parfois peur de mourir avec tout leur confort intact.
Claire ouvrit la lettre. Anne y parlait dâelle avant sa naissance, lâappelant âma petite lumiĂšre obstinĂ©eâ. Elle disait avoir aimĂ© deux hommes dans sa vie : lâun par illusion, lâautre par confiance. Elle ne nommait pas clairement le pĂšre. Elle Ă©crivait seulement : âSi un jour on veut te faire croire que tu ne possĂšdes rien, rappelle-toi que ton nom a Ă©tĂ© volĂ© avant mĂȘme ta naissance.â
à la fin, il y avait une clé scotchée. Petite, plate, avec un numéro gravé : 17B.
â Quâest-ce que câest ? demanda Claire.
Paul pĂąlit.
â Je pensais quâelle avait disparu.
â Quoi ?
Il se pencha vers elle.
â Un coffre Ă la Banque de lâĂle Saint-Louis. Sâil existe encore, il contient ce que les Beaumont ont cherchĂ© pendant trente ans.
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Le tĂ©lĂ©phone de Paul sonna. Il regarda lâĂ©cran et devint blĂȘme. Avant de refuser lâappel, Claire vit le nom affichĂ©.
Vanessa Beaumont.