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Chapitre 05 - La ligne découpée

Chapitre 05 - La ligne découpée

Claire dormit cette nuit-lĂ  dans une chambre d’hĂŽtel prĂšs de la gare Montparnasse, si l’on peut appeler dormir le fait de rester couchĂ©e dans l’obscuritĂ© en Ă©coutant sa vie se réécrire toute seule. Elle avait refusĂ© l’hĂŽpital pour le moment, puis acceptĂ© finalement, parce qu’une policiĂšre lui avait parlĂ© comme on parle Ă  une sƓur et non Ă  un dossier. Les examens avaient Ă©tĂ© faits. Les photos aussi. Les mots “violences conjugales” avaient Ă©tĂ© prononcĂ©s, posĂ©s, signĂ©s.

Dans la salle de bains de l’hĂŽtel, Claire regarda son visage. Elle y vit moins la trace de Daniel que celle de toutes les fois oĂč elle avait excusĂ© la peur. Il avait commencĂ© par corriger sa façon de rire. Puis ses robes. Puis ses amies. Puis son compte bancaire. Puis son sommeil. La marque sur sa pommette n’était pas le dĂ©but de l’histoire. C’était le moment oĂč le corps avait enfin dit ce que l’ñme savait dĂ©jĂ .

À six heures du matin, Mireille frappa doucement Ă  sa porte avec deux cafĂ©s brĂ»lants et un sac de viennoiseries.

— Vous n’auriez pas dĂ» venir, dit Claire.

— J’ai passĂ© ma vie Ă  ne pas venir. Ça suffit.

Elles s’assirent prĂšs de la fenĂȘtre. Paris commençait Ă  se lever dans une lumiĂšre grise, lavĂ©e, presque honnĂȘte. Claire montra le certificat de naissance photocopiĂ© que le capitaine lui avait permis de garder. La ligne dĂ©coupĂ©e semblait plus violente que toutes les insultes de Gloria.

— Vous savez qui Ă©tait mon pĂšre ?

Mireille baissa les yeux.

— Je sais ce que votre mùre croyait.

Ce n’était pas une rĂ©ponse. C’était une porte entrouverte sur un couloir dangereux.

Anne Delmas, expliqua Mireille, n’était pas seulement assistante juridique. Elle avait eu une relation avec Henri Beaumont avant qu’il n’épouse Gloria officiellement. Une relation brĂšve, peut-ĂȘtre naĂŻve, peut-ĂȘtre sincĂšre d’un cĂŽtĂ© seulement. Quand Anne Ă©tait tombĂ©e enceinte, Henri avait niĂ©, puis paniquĂ©. Gloria avait su. Gloria avait toujours su. Et dans le monde des Beaumont, une vĂ©ritĂ© ne se rĂ©futait pas : elle se rangeait dans un coffre.

Claire resta immobile.

— Vous ĂȘtes en train de me dire que Daniel pourrait ĂȘtre


— Non, coupa Mireille. Daniel n’était pas le fils d’Henri.

Cette fois, Claire ne comprit plus rien.

Mireille posa sa tasse.

— C’est lĂ  que tout devient sale. Gloria Ă©tait dĂ©jĂ  enceinte quand elle a Ă©pousĂ© Henri. Pas de lui. D’un autre homme. Henri l’a acceptĂ© parce qu’il avait besoin d’une Ă©pouse respectable, et Gloria avait besoin d’un nom. Mais quand votre mĂšre est tombĂ©e enceinte, lĂ , il a eu peur. Si Henri reconnaissait votre mĂšre, si vous Ă©tiez sa fille, vous aviez des droits. De vrais droits.

Claire pensa Ă  Daniel l’appelant “ma petite chance” le soir de leur rencontre. À Gloria qui avait insistĂ© pour un mariage rapide. À Vanessa qui avait regardĂ© les papiers du contrat avec trop d’attention.

— Ils savaient qui j’étais quand Daniel m’a Ă©pousĂ©e.

Mireille ne rĂ©pondit pas. Elle n’en avait pas besoin.

Le tĂ©lĂ©phone de Claire vibra. Un numĂ©ro masquĂ©. Elle hĂ©sita, puis dĂ©crocha en haut-parleur. Pendant deux secondes, il n’y eut que du souffle. Puis une voix d’homme, basse, vieillie, inconnue.

— Mademoiselle Delmas ?

Claire se redressa.

— Qui ĂȘtes-vous ?

— Quelqu’un qui doit vous demander pardon depuis trente-quatre ans.

Mireille porta une main Ă  sa bouche.

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La voix reprit :

— Je suis votre pùre.

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