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🔥 Le Fils des Cendres / Chapter 9 / 18

Chapitre 09 - La deuxième chambre de feu

Chapitre 09 - La deuxième chambre de feu

Cette fois, Étienne ne demanda pas la permission.

Il arracha le téléphone des mains d’Armand, le lança à Nour qui venait d’apparaître derrière une rangée de voitures, puis partit en courant vers la sortie du parking.

— Quai de Montebello, immeuble en travaux côté Seine ! cria-t-il. Il la brûle vivante !

Nour ne posa pas de question. Elle transmettait déjà. Sirènes, équipes, géolocalisation approximative. Tout se mit en marche autour d’eux, mais Étienne connaissait la vérité des minutes : une opération a toujours un retard sur l’intention criminelle. Marc avait choisi le feu parce que le feu mange le temps plus vite que les procédures.

Dans la voiture, Armand monta à l’arrière sans qu’on l’y invite. Étienne se retourna.

— Tu restes.

— Non.

— Tu es blessé.

— Elle est de mon sang.

Étienne eut un rire sec.

— Depuis ce soir seulement ?

Armand baissa les yeux.

— Depuis toujours. Mais je viens de l’apprendre.

La phrase resta suspendue entre eux tandis que la voiture avalait les quais. Paris défilait en éclats mouillés : les ponts, les phares, les façades couleur de cendre. Notre-Dame apparut au loin, silhouette blessée et debout. Étienne y vit une ironie que seules les villes anciennes osent se permettre : même les pierres brûlées peuvent redevenir des refuges.

Ils arrivèrent en moins de huit minutes. Trop long. Pas assez.

L’immeuble était un chantier de luxe, bâché sur trois étages. Un ancien hôtel particulier transformé en appartements privés. Au deuxième niveau, derrière une fenêtre sans vitre, une lueur orange pulsait déjà.

— Pas encore généralisé, dit Nour. Étienne, tu ne rentres pas seul.

— Je connais les structures.

— Tu connais surtout la façon de ne pas écouter.

Il était déjà parti.

Deux sapeurs l’accompagnèrent. Ils montèrent par l’échafaudage, les bottes claquant sur le métal humide. Une fumée blanche s’échappait de l’étage, moins épaisse que celle du penthouse, mais plus perfide. Produits de chantier. Solvants. Bois frais. Étienne sentit l’odeur avant de voir les bidons.

Marc avait tout préparé.

Dans la pièce du fond, Camille était attachée à une chaise, à moins de trois mètres d’un rideau en flammes. Elle se débattait faiblement. Quand elle vit Étienne, ses yeux s’emplirent d’une incrédulité presque enfantine, comme si elle ne comprenait pas qu’on puisse revenir pour quelqu’un qui vous avait trahi.

— Baisse la tête !

Il coupa les liens avec son couteau. Elle toussa, tomba contre lui. Il la souleva à moitié.

— Tu devais rester dans la voiture.

Elle essaya de répondre, mais la toux prit le dessus.

— Plus tard, dit-il.

Un bruit retentit derrière eux.

Pas le feu.

Des applaudissements.

Marc Delmas sortit de l’ombre, un mouchoir contre la bouche, élégant malgré la fumée. Il portait des gants noirs.

— Touchant, vraiment.

Étienne plaça Camille derrière lui.

— Fin de partie, Marc.

— Vous dites cela comme votre grand-père. Lui aussi croyait que la vérité suffisait à gagner.

Nour apparut à l’entrée de la pièce, arme levée.

— Police. À genoux.

Marc sourit.

— Capitaine Benyamina. Vous arrivez pile au mauvais moment.

Il leva la main. Dans ses doigts, il tenait un petit déclencheur.

Étienne sentit le sol vibrer.

— Solvants, murmura-t-il.

Marc tourna les yeux vers lui, presque admiratif.

— Vous étiez toujours le plus intelligent de cette famille.

Armand arriva alors dans l’encadrement de la porte, à bout de souffle.

— Marc, arrête.

Le sourire de Delmas changea. Pour la première fois, il y eut de la haine visible sur son visage poli.

— Vous me donnez un ordre, Armand ? Après trente ans à me demander de cacher votre médiocrité ?

— C’est fini.

— Non. C’est enfin juste.

Son pouce descendit vers le déclencheur.

Étienne n’eut pas le temps de réfléchir. Il poussa Camille au sol et se jeta sur Marc.

La détonation ne vint pas de l’explosif.

Elle vint du pistolet qu’Armand avait encore dans sa poche.

Dans l'escalier du chantier, Camille sentit la honte devenir physique. Elle avait cru connaître la peur : les appels de Marc, les dossiers qu'il posait devant elle, les menaces contre sa mère, les silences des Laurent. Mais être attachée dans une pièce préparée pour brûler lui avait montré autre chose. La peur sans témoin. La peur d'être effacée si proprement que, demain, on discuterait peut-être de sa mort en termes de procédure.

Quand Étienne entra, couvert de suie et de colère contenue, elle ne ressentit pas le soulagement pur qu'elle imaginait. Elle ressentit d'abord l'injustice de son propre salut. Pourquoi venait-il encore ? Pourquoi son corps à lui connaissait-il le chemin du danger quand elle avait passé des années à éviter celui de la vérité ? Cette question la frappa plus durement que la fumée.

Elle comprit alors que le pardon ne serait jamais quelque chose qu'elle pourrait demander. Il faudrait vivre de manière à ne plus ajouter de poids à la dette. Peut-être qu'un jour Étienne poserait les armes. Peut-être jamais. Mais elle, dès cet instant, n'avait plus le droit de se cacher derrière sa peur comme derrière une porte fermée.

Marc savait choisir les lieux. Un chantier n'appartient à personne encore. Il n'est plus l'ancien bâtiment, pas encore la nouvelle demeure. Les murs y sont ouverts, les fils pendent, les portes n'ont pas toutes une serrure. C'était un endroit parfait pour Camille, songea Étienne : elle aussi avait vécu trop longtemps entre deux versions d'elle-même, ni tout à fait invitée chez les Laurent, ni libre d'être Delgado.

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Quand il la détacha, ses doigts rencontrèrent les marques rouges sur ses poignets. Il détourna le regard une fraction de seconde, non par pudeur, mais pour contenir sa rage. Il savait que la colère peut sauver une seconde et tuer la suivante. Les bons sauveteurs ne la nient pas. Ils la rangent là où elle ne gêne pas les gestes.

Et quand Étienne se retourna, son père était debout entre lui et Marc, la main ensanglantée, le regard stupéfait d’un homme qui venait peut-être, pour la première fois, de choisir son fils.

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