Chapitre 01 - Le fils dans les flammes

Chapitre 01 - Le fils dans les flammes
La premiĂšre chose quâĂtienne Laurent sentit en traversant la baie vitrĂ©e du penthouse, ce ne fut pas la douleur.
Ce fut lâodeur.
Un mĂ©lange de soie brĂ»lĂ©e, de bois cirĂ©, de plastique fondu et de ces fleurs blanches trop chĂšres que sa mĂšre faisait toujours livrer de Rungis quand elle voulait donner lâimpression que le malheur pouvait ĂȘtre dĂ©corĂ©. Le verre explosa autour de lui comme une pluie de diamants sales. Il roula sur lâĂ©paule, heurta le parquet, sentit une lame de chaleur lui lĂ©cher la nuque, puis se redressa dans le mĂȘme mouvement, la lampe dĂ©jĂ dans la main.
â Commandement, je suis Ă lâintĂ©rieur, dit-il dans la radio, dâune voix qui nâavait pas le droit de trembler.
Au-dessus de lui, lâhĂ©licoptĂšre battait la nuit parisienne. Son projecteur dĂ©coupait le salon en morceaux blancs et dorĂ©s. Entre deux nappes de fumĂ©e, Ătienne reconnut le piano Ă queue Steinway, les corniches haussmanniennes, les rideaux de velours que sa mĂšre avait fait venir dâItalie, et la longue table basse oĂč, six ans plus tĂŽt, son pĂšre avait jetĂ© devant lui un chĂšque dĂ©chirĂ©.
« Tu nâes plus mon fils. »
La phrase revint avec la prĂ©cision dâun couteau quâon ressort dâun tiroir.
Ătienne la repoussa aussitĂŽt. Il nâĂ©tait pas lĂ pour rĂ©gler ses comptes. Il Ă©tait lĂ parce que quatre appels dâurgence avaient signalĂ© des personnes piĂ©gĂ©es au dernier Ă©tage de lâimmeuble Laurent, avenue Foch. Il Ă©tait lĂ parce que, dans son mĂ©tier, on ne choisissait pas qui mĂ©ritait dâĂȘtre sauvĂ©.
Il baissa la tĂȘte au moment oĂč une corniche sâeffondra Ă quelques mĂštres, projetant des Ă©tincelles sur son casque. La fumĂ©e descendait lourdement, noire, Ă©paisse, presque vivante. Il avança Ă genoux, un bras devant le visage, lâautre balayant lâespace avec la lampe.
â Est-ce quâil y a quelquâun ? cria-t-il.
Une toux lui répondit.
Faible.
Du cÎté du piano.
Ătienne traversa le salon Ă demi courbĂ©. Ses bottes Ă©crasĂšrent du verre, une flĂ»te de champagne, un cadre renversĂ©. Sur la photo, Ă peine Ă©clairĂ©e, il se vit Ă dix-huit ans, raide dans un smoking, coincĂ© entre sa mĂšre et son pĂšre lors dâune rĂ©ception de charitĂ©. Camille se tenait derriĂšre eux. Elle souriait encore comme une fille qui croyait aux promesses.
Il détourna les yeux.
Une poutre craqua au plafond. Le feu avait gagnĂ© les rideaux, remontait le mur comme une colĂšre longtemps retenue. Ătienne balaya la zone du faisceau de sa lampe et la lumiĂšre sâarrĂȘta sur trois silhouettes recroquevillĂ©es sous le piano.
Son pĂšre.
Sa mĂšre.
Camille.
Le monde, pendant une seconde, sembla perdre tout bruit.
Armand Laurent, le grand Armand, celui qui ne sâexcusait jamais, avait le visage couvert de suie et les yeux dâun homme qui avait enfin compris que lâargent ne repousse pas les flammes. Diane, sa mĂšre, tremblait dans sa robe du soir, une main sur sa bouche. Camille serrait contre elle un coussin brĂ»lĂ©, ses cheveux collĂ©s Ă ses tempes, son regard agrandi par la peur et par autre chose.
La reconnaissance.
â Ătienne ? murmura Diane.
Il nâeut pas le temps de sentir ce que son prĂ©nom faisait dans sa bouche.
â Restez bas, ordonna-t-il. Ne vous levez pas.
Armand le fixa comme si la fumée venait de produire un fantÎme.
â ToiâŠ
â Oui. Moi. Et si vous voulez vivre, vous rampez.
Sa voix claqua sans violence, mais elle portait lâautoritĂ© de ceux qui ont vu des plafonds tomber sur des familles entiĂšres. Il sâagenouilla prĂšs de Camille, sortit un masque dâoxygĂšne et le plaqua doucement contre son visage.
â Respire.
Elle obéit, ou essaya. Ses doigts agrippÚrent sa manche avec une force surprenante.
â ĂtienneâŠ
â Pas maintenant.
â LâincendieâŠ
La radio grésilla dans son oreille.
â Laurent, situation ?
â Trois victimes localisĂ©es. Extraction par ligne. Plafond instable. Jâai besoin dâune seconde nacelle.
â Reçu. Quatre-vingt-dix secondes avant effondrement probable de la structure nord.
Ătienne sentit une goutte de sueur descendre le long de son dos. Quatre-vingt-dix secondes. Pour sortir trois personnes dont deux lâavaient enterrĂ© vivant socialement, familialement, moralement. Quatre-vingt-dix secondes pour sauver un passĂ© qui ne lui avait laissĂ© que des cendres.
Camille tira encore sur sa manche. Cette fois, ses yeux ne demandaient pas de lâair. Ils demandaient pardon.
â Lâincendie, rĂ©pĂ©ta-t-elle en Ă©cartant le masque juste assez pour parler, ce nâĂ©tait pas un accident.
Ătienne se tourna vers elle.
Le feu rugissait derriĂšre le piano. Armand baissa les yeux. Diane cessa de trembler.
Et dans ce silence impossible, Ătienne comprit quâil venait de tomber non pas dans un sauvetage, mais dans le secret quâon avait tentĂ© de brĂ»ler avec eux.
Il y avait aussi, dans cette piĂšce, des souvenirs qui n'avaient pas eu la politesse de brĂ»ler assez vite. Le vase bleu que Diane avait achetĂ© Ă Vallauris. Le petit fauteuil oĂč Ătienne lisait, enfant, pendant que les adultes parlaient d'argent en croyant qu'il ne comprenait rien. Une rayure sur le parquet prĂšs de la fenĂȘtre, faite le jour oĂč il avait traĂźnĂ© un cheval Ă bascule jusque dans le salon sous le regard faussement sĂ©vĂšre de son grand-pĂšre.
Tout revenait par Ă©clairs, plus violent que les flammes. Il revit Diane lui boutonner son manteau avant le lycĂ©e, Armand lui apprendre Ă serrer une main âcomme un hommeâ, Camille rire dans la cuisine parce qu'il avait renversĂ© du cafĂ© sur une nappe de rĂ©ception. Ces images auraient dĂ» l'adoucir. Elles firent l'inverse. Elles lui rappelĂšrent que les gens capables de vous donner des souvenirs tendres peuvent aussi vous abandonner sans se retourner.
Et pourtant, son corps avançait. Son mĂ©tier avait remplacĂ© la famille par des gestes sĂ»rs : vĂ©rifier l'air, compter les secondes, mesurer la chaleur sur la porte, parler court pour Ă©conomiser la peur. Chaque ordre qu'il donnait empĂȘchait l'enfant en lui de demander pourquoi personne n'avait traversĂ© un feu pour lui.
Il repensa aussi Ă la derniĂšre conversation qu'il avait eue avec Paul, quelques semaines avant sa mort. Le vieil homme l'avait emmenĂ© marcher le long de la Seine, sans chauffeur, sans garde, comme deux anonymes. âUn jour, Ătienne, tu devras dĂ©cider si tu veux ĂȘtre admirĂ© ou utile. Les deux arrivent rarement en mĂȘme temps.â Ă l'Ă©poque, Ătienne avait ri. Ă vingt ans, on croit que les phrases graves sont seulement des manies de vieillards.
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Dans le penthouse en feu, cette phrase trouva enfin son sens. Personne ne l'admirerait ici, sous la fumĂ©e, le visage noirci, les genoux dans le verre. Ătre utile n'avait rien de brillant. C'Ă©tait sale, rapide, ingrat. C'Ă©tait tendre la main Ă ceux qui vous avaient laissĂ© tomber.
Alors Camille prononça un nom quâil nâavait pas entendu depuis six ans.