Chapitre 16 - Le choix que Marc avait préparé

Chapitre 16 - Le choix que Marc avait préparé
Marc Delmas nâavait jamais improvisĂ©.
CâĂ©tait peut-ĂȘtre ce qui le rendait si dangereux. Le feu, les faux documents, les menaces, les fuites dans la presse : tout avait Ă©tĂ© pensĂ© en couches. Quand une vĂ©ritĂ© remontait, une autre explosait ailleurs. Quand un tĂ©moin parlait, un proche disparaissait. Il ne courait pas plus vite que la police. Il faisait courir tout le monde dans la mauvaise direction.
Lâenveloppe contenait aussi deux photos.
La premiĂšre montrait Diane et Armand dans une voiture noire, arrĂȘtĂ©e sur une route forestiĂšre. La seconde montrait Camille devant la petite maison dâHonfleur. Les deux images avaient Ă©tĂ© prises le matin mĂȘme.
Nour posa les photos sur le capot de sa voiture.
â Il nous divise.
â OĂč sont mes parents ? demanda Ătienne.
â Leur chauffeur a Ă©tĂ© retrouvĂ© inconscient porte Maillot. La voiture a disparu.
â Et Camille ?
Camille était là , justement, devant lui, bien vivante, mais son visage avait changé.
â La maison dâHonfleur, murmura-t-elle. Il sait quâon y est allĂ©s. Il sait pour ma mĂšre.
Un message arriva sur le tĂ©lĂ©phone dâĂtienne.
Deux adresses.
Une en forĂȘt de Rambouillet. Une Ă Honfleur.
Puis une vidéo. Armand et Diane attachés dans une ancienne serre, entourés de bidons. Diane avait le visage calme, trop calme. Armand semblait prier sans connaßtre les mots.
DeuxiĂšme vidĂ©o : la maison de Madeleine, portes ouvertes, rideaux qui bougent. Une voix dâhomme disait hors champ :
« Le passĂ© brĂ»le bien, Ătienne. Choisissez lequel. »
Nour regarda Ătienne.
â On envoie deux Ă©quipes.
â Il sâattend à ça.
â Ăvidemment. Mais on ne va pas jouer seuls.
Ătienne ferma les yeux. Il revit le penthouse, la ligne dâhĂ©licoptĂšre, sa mĂšre disant quâelle savait, son pĂšre tenant un pistolet, Camille avec lâalliance noire. Marc croyait encore que la famille Ă©tait une addition de dettes. Il nâavait pas compris que les liens, mĂȘme abĂźmĂ©s, pouvaient devenir autre chose quâune faiblesse.
â Il veut que je choisisse, dit Ătienne. Alors je vais le laisser croire que je choisis.
Le plan fut simple parce que le temps manquait. Nour partit vers Rambouillet avec lâĂ©quipe officielle, sirĂšnes visibles, mouvement assumĂ©. Ătienne, lui, prit la route de Normandie avec Camille dans une voiture banalisĂ©e conduite par un collĂšgue de confiance. InĂšs resta au parquet sous protection, avec les disques. Madame Aveline accepta de tĂ©moigner immĂ©diatement. Vasseur aussi, lorsquâon lui fit comprendre que Marc avait prĂ©vu de le sacrifier dans les prochains documents.
Ă mesure quâils approchaient dâHonfleur, le ciel devenait plus bas.
Camille ne parlait pas. Elle tenait sur ses genoux la photo de sa mÚre avec le bébé.
â Tu as peur ? demanda Ătienne.
â Oui.
â Moi aussi.
Elle le regarda, surprise par lâaveu.
â Tu le dis facilement maintenant.
â Jâapprends tard.
Ils arrivĂšrent devant la maison blanche au crĂ©puscule. Rien ne brĂ»lait. Pas encore. La porte Ă©tait ouverte. Ă lâintĂ©rieur, les tiroirs avaient Ă©tĂ© vidĂ©s, les photos jetĂ©es au sol. Sur la table, Marc avait disposĂ© les lettres de Paul comme un jeu de cartes.
Une radio grésilla dans la cuisine.
La voix de Marc sortit du petit appareil :
â Vous avez choisi Camille. Touchant. Vos parents seront déçus, mais ils ont lâhabitude.
Ătienne prit la radio.
â Je nâai pas choisi. Jâai compris.
â Quoi donc ?
â Que vous ne tueriez pas mes parents avant que jâarrive. Vous avez besoin quâils me voient perdre.
Un silence.
Puis le rire doux de Marc.
â Vous devenez presque intĂ©ressant.
Camille, pendant ce temps, venait de sâarrĂȘter devant le mur du salon. Une photo manquait. DerriĂšre le cadre dĂ©crochĂ©, il y avait un petit trou, une cavitĂ©. Elle y glissa les doigts et sortit un second carnet.
Celui de Madeleine.
Elle lâouvrit, lut une page, puis blĂȘmit.
â Ătienne.
â Quoi ?
â Ma mĂšre savait oĂč Paul avait cachĂ© lâoriginal du testament.
La radio grésilla encore.
Marc avait entendu.
Dehors, une voiture démarra brusquement.
Et Camille comprit avant tous les autres oĂč il se rendait : pas Ă Rambouillet, pas Ă Honfleur, mais dans le seul endroit que les Laurent avaient tous oubliĂ© de protĂ©ger.
Sur la route, Ătienne pensa Ă ce mot que Marc rĂ©pĂ©tait sans cesse sans jamais le prononcer franchement : choisir. Les manipulateurs adorent enfermer les autres dans de faux choix. La mĂšre ou la vĂ©ritĂ©. Le nom ou l'enfant. La rĂ©putation ou la justice. Camille ou les parents. Ils construisent une piĂšce sans fenĂȘtres, puis vous demandent de dĂ©cider quelle porte vous condamnera le moins.
Il avait vécu six ans dans la piÚce que son pÚre et Marc avaient construite pour lui. Partir ou ramper. Se taire ou aggraver le scandale. Recommencer ailleurs ou passer sa vie à réclamer une innocence que personne ne voulait examiner. à l'époque, il avait choisi la route, le travail, le silence fier. Aujourd'hui, il comprenait que survivre à un faux choix ne signifie pas qu'il était juste.
Camille, à cÎté de lui, semblait suivre une pensée semblable. Elle finit par dire :
â Ma mĂšre me rĂ©pĂ©tait que quand quelqu'un te presse de choisir entre deux choses que tu aimes, c'est souvent qu'il a peur de ce que tu pourrais construire avec les deux.
Ătienne tourna vers elle un regard bref.
â Elle Ă©tait intelligente.
â Plus que nous tous.
Ă Honfleur, la maison de Madeleine semblait plus petite que deux jours auparavant. Peut-ĂȘtre parce que la peur agrandit les lieux et que la dĂ©cision les ramĂšne Ă leur taille rĂ©elle. Camille passa la main sur la table de cuisine. Il restait une entaille dans le bois, faite par sa mĂšre en ouvrant des huĂźtres un rĂ©veillon. Un accident bĂȘte, un rire, un torchon autour d'un doigt. La vie vraie laisse ce genre de traces. Les mensonges, eux, exigent des coffres.
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Elle se pencha vers le carnet comme on se penche vers une source. L'Ă©criture de Madeleine Ă©tait serrĂ©e, rĂ©guliĂšre, parfois tremblĂ©e. Pas une Ă©criture de femme faible. Une Ă©criture de femme pressĂ©e de tout laisser avant qu'on lui retire mĂȘme le droit d'avoir su.
La tombe de Paul.