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Chapitre 04 - Celle qui avait gardé la lettre

Chapitre 04 - Celle qui avait gardé la lettre

On retrouva la trace de Camille grùce à une caméra de livraison, trois rues plus loin.

Elle portait encore le pantalon d’hĂŽpital sous son manteau de soirĂ©e brĂ»lĂ©, avançait comme une femme qui ne sait plus si elle fuit un danger ou sa propre honte. À cĂŽtĂ© d’elle marchait un homme en veste noire, casquette basse, main posĂ©e sur son coude. Pas assez brutal pour alerter un passant. Trop ferme pour ĂȘtre un ami.

Nour fit agrandir l’image sur son tĂ©lĂ©phone.

— Tu le connais ?

Étienne observa l’écran. L’homme avait le visage de trois quarts, la mĂąchoire carrĂ©e, une cicatrice prĂšs de l’oreille.

— Non.

— Ancien militaire. Ou sĂ©curitĂ© privĂ©e. Il regarde les angles morts.

— Marc Delmas a toujours payĂ© des hommes pour faire ce qu’il ne voulait pas salir lui-mĂȘme.

Nour rangea son téléphone.

— La police judiciaire prend le dossier. Officiellement, tu es tĂ©moin et sauveteur, pas enquĂȘteur.

— Officieusement ?

— Officieusement, je sais que tu vas faire une bĂȘtise si je te dis de rentrer dormir. Alors tu viens avec moi et tu fermes ta bouche quand je parle.

Étienne aurait pu sourire dans une autre vie.

Ils traversĂšrent Paris dans la voiture banalisĂ©e de Nour. Le matin avait cette couleur gris-perle des lendemains de catastrophe. Les cafĂ©s ouvraient. Des livreurs fumaient sous les stores. Des gens allaient travailler, ignorant qu’un homme venait de retrouver sa famille au milieu des flammes et qu’une femme avait disparu avec un secret vieux de six ans.

La piste les mena rue de la Pompe, devant un immeuble discret oĂč Camille louait un petit appartement depuis trois mois. Pas son adresse officielle. Pas celle que la famille connaissait.

— IntĂ©ressant, murmura Nour.

La porte n’était pas forcĂ©e. À l’intĂ©rieur, tout Ă©tait trop rangĂ© pour ĂȘtre honnĂȘte. Un canapĂ© gris, un bouquet sec, deux tasses dans l’évier, une bibliothĂšque presque vide. Pas de photos de famille. Pas de traces de luxe. Juste un espace de passage, comme si Camille avait vĂ©cu lĂ  en attendant le courage de partir vraiment.

Étienne remarqua le manteau accrochĂ© derriĂšre la porte.

Son ancien manteau.

Celui qu’il portait la nuit oĂč son pĂšre l’avait chassĂ©.

Il resta immobile.

Nour suivit son regard.

— C’est à toi ?

— Ça l’était.

Il s’approcha et passa la main dans la doublure. Le tissu avait Ă©tĂ© recousu maladroitement Ă  l’intĂ©rieur, prĂšs de la poche. Il sortit son couteau de secours, coupa un fil. Une enveloppe jaunie glissa sur le parquet.

Son prénom était écrit dessus, de la main de sa mÚre.

Étienne ne l’ouvrit pas tout de suite. Ses doigts Ă©taient trop raides.

— Six ans, dit-il.

Nour ne parla pas.

Il finit par déplier la lettre.

« Mon fils,

Si tu lis ces lignes, c’est que j’ai rĂ©ussi Ă  te les faire parvenir. Tu dois partir. Pas parce que tu es coupable, mais parce que Marc Delmas veut que tu portes ce qu’Armand a laissĂ© se construire. Je chercherai les documents. Ne reviens pas tant que je ne t’appelle pas. Surtout, ne fais confiance Ă  personne dans cette maison. Pas mĂȘme Ă  Camille si elle te demande de rester. Je t’aime plus que mon silence ne te l’a jamais montrĂ©.

Maman. »

Étienne lut la derniùre phrase deux fois.

Pas mĂȘme Ă  Camille.

Il sentit la colÚre monter, chaude, presque rassurante. Il la préférait à la peine.

— Elle l’a gardĂ©e, dit Nour.

— Elle me l’a volĂ©e.

— Peut-ĂȘtre.

Il leva les yeux.

— Il y a une autre possibilitĂ© ?

Nour dĂ©signa le bureau. Un tiroir Ă©tait entrouvert. À l’intĂ©rieur, ils trouvĂšrent une clĂ© USB, un ticket de consigne de gare et une photo pliĂ©e. Sur la photo, Camille parlait avec Marc Delmas devant l’entrĂ©e d’un cabinet d’avocats. Entre eux, Ă  peine visible, il y avait Armand Laurent.

Étienne sentit son ventre se nouer.

Nour retourna la photo. Au dos, une phrase écrite au stylo :

« Ils ont tous menti, mais pas pour la mĂȘme raison. »

Un bruit mĂ©tallique retentit dans l’entrĂ©e.

Nour sortit son arme.

Étienne se tourna vers la porte.

Quelqu’un venait d’ouvrir avec une clĂ©.

Et dans l’entrebĂąillement apparut Camille, pĂąle, trempĂ©e de pluie, seule cette fois.

— Ne tirez pas, murmura-t-elle. Je suis venue rendre ce que j’aurais dĂ» rendre il y a six ans.

L'appartement de Camille portait les traces discrĂštes d'une vie en suspension. Dans la salle de bain, il y avait deux brosses Ă  dents mais une seule tasse. Dans la cuisine, des sachets de thĂ© bon marchĂ© cĂŽtoyaient une bouteille de champagne jamais ouverte. Sur la table de nuit, un roman Ă©cornĂ©, un somnifĂšre presque vide, une photo retournĂ©e contre le bois. Étienne ne la toucha pas. Il avait appris, en intervention, qu'on ne fouille pas l'intimitĂ© des gens avec les mĂȘmes mains que les dĂ©combres.

Pourtant, chaque dĂ©tail parlait. La jeune femme qu'il avait cru installĂ©e confortablement dans le mensonge vivait en rĂ©alitĂ© comme quelqu'un qui prĂ©pare sa fuite sans oser choisir la date. Des vĂȘtements pliĂ©s dans un sac de sport. Des enveloppes classĂ©es par mois. Une petite boĂźte contenant les factures mĂ©dicales d'une femme nommĂ©e Madeleine Delgado. Une vie tenue par des trombones, des reçus et des remords.

Étienne sentit sa colĂšre se compliquer, et cela l'agaça. Il aurait prĂ©fĂ©rĂ© que Camille soit simple : lĂąche, ambitieuse, coupable. Mais les ĂȘtres simples n'existent que dans les histoires racontĂ©es par ceux qui ne veulent pas regarder longtemps. Dans la vraie vie, on peut trahir quelqu'un et avoir eu peur. On peut garder une lettre et pleurer chaque nuit de l'avoir gardĂ©e.

Nour prit le temps de photographier chaque document avant de le dĂ©placer. Elle le faisait avec une patience presque maternelle, bien que son langage restĂąt sec. “Un papier mal photographiĂ©, c'est un avocat qui danse dessus”, disait-elle. Étienne aimait cette prĂ©cision. Dans un monde oĂč l'Ă©motion menaçait de tout emporter, les procĂ©dures Ă©taient parfois des digues.

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Camille observait la scĂšne, les bras serrĂ©s contre elle. Elle savait qu'Ă  partir de maintenant, chaque objet de cet appartement pouvait la trahir ou la sauver. Une tasse, un ticket, une couture dans un manteau. Sa vie cessait d'ĂȘtre une suite de secrets honteux pour devenir un ensemble de preuves. C'Ă©tait humiliant, mais c'Ă©tait aussi une forme de retour au rĂ©el.

Dans sa main, elle tenait non pas un document, mais une alliance d’homme noircie par le feu.

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