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Chapitre 08 - Le pistolet d’Armand

Chapitre 08 - Le pistolet d’Armand

Pendant une seconde, Étienne crut à une hallucination de fatigue.

Son pĂšre se tenait sous un nĂ©on malade, la moitiĂ© du visage dans l’ombre, un pistolet tremblant au bout du bras. Il portait encore les vĂȘtements de l’hĂŽpital sous un manteau long, mal fermĂ©. Armand Laurent, qui avait toujours mĂ©prisĂ© le dĂ©sordre, semblait avoir Ă©tĂ© assemblĂ© Ă  la hĂąte par la peur.

— Donne-moi l’alliance, dit-il.

Sa voix était basse, rùpée par la fumée.

Étienne s’arrĂȘta Ă  six mĂštres.

— Marc t’a envoyĂ© ?

— Donne-la-moi.

Dans l’oreillette, la voix de Nour souffla :

— Étienne, reste calme. On a visuel partiel.

Il leva légÚrement les mains.

— Tu sais tenir cette arme ?

— Ne me parle pas comme à un vieillard.

— Alors ne me menace pas comme un inconnu.

Le bras d’Armand trembla davantage. Ce dĂ©tail bouleversa Étienne plus qu’il ne l’aurait voulu. Son pĂšre avait vieilli. Pas seulement depuis l’incendie. Depuis longtemps, probablement. Mais Étienne n’avait pas Ă©tĂ© lĂ  pour le voir, et Armand n’avait pas Ă©tĂ© assez pĂšre pour lui manquer proprement.

— Marc a Camille, dit Armand.

Étienne sentit son souffle se couper.

— Non. Elle est avec la police.

— Elle l’était.

L’oreillette grĂ©silla. Nour jura tout bas, puis :

— La voiture banalisĂ©e est vide. RĂ©pĂšte, la voiture est vide.

Étienne ferma les yeux une fraction de seconde.

Camille n’avait pas obĂ©i.

Bien sûr.

— Qu’est-ce que Marc t’a dit ? demanda-t-il.

Armand avala difficilement.

— Que si je ne lui apportais pas l’alliance, il tuerait Camille. Et qu’il publierait tout.

— Tout quoi ? Les comptes ? Les dĂ©tournements ?

— Plus que ça.

Un moteur dĂ©marra quelque part. Les nĂ©ons clignotĂšrent. Étienne entendit, loin derriĂšre, les pas discrets des Ă©quipes de Nour qui se rapprochaient.

— Pùre, baisse cette arme.

Armand rit, un rire bref et cassé.

— Tu m’appelles pĂšre quand tu veux me dĂ©sarmer.

— Je t’appelle pĂšre parce que malgrĂ© tout, c’est ce que tu es. Mais je ne te laisserai pas tirer sur ton fils pour sauver un mensonge.

Le visage d’Armand se tordit.

— Tu crois que j’ai fait tout ça pour moi ?

— Oui.

La réponse partit trop vite. Trop vraie.

Armand encaissa comme un homme qui avait mĂ©ritĂ© le coup avant mĂȘme de le recevoir.

— Au dĂ©but, peut-ĂȘtre. J’avais peur de perdre l’entreprise. Peur d’ĂȘtre le fils mĂ©diocre de Paul Laurent, celui qui aurait dĂ©truit ce qu’on lui avait donnĂ©. Marc m’a proposĂ© une solution, puis une autre. Toujours provisoire. Toujours Ă©lĂ©gante. Jusqu’au jour oĂč je n’ai plus rien contrĂŽlĂ©.

— Et moi ?

Armand baissa le pistolet d’un centimùtre.

— Toi, tu Ă©tais la seule personne que Paul avait vraiment choisie. Ça me rendait fou.

Enfin.

La phrase qu’Étienne n’avait jamais entendue.

Pas des excuses. Pas encore. Mais le noyau dur de la vérité.

— Alors tu m’as laissĂ© porter tes fautes.

— Oui.

Le mot tomba dans le parking avec une simplicité terrible.

Dans l’oreillette, Nour murmura :

— On peut intervenir.

Étienne rĂ©pondit Ă  peine, sans bouger les lĂšvres :

— Attendez.

— Étienne


— Attendez.

Armand sortit de sa poche un tĂ©lĂ©phone. L’écran montrait une vidĂ©o en direct : Camille attachĂ©e sur une chaise dans une piĂšce sombre, un bandeau sur la bouche. DerriĂšre elle, une fenĂȘtre donnait sur les lumiĂšres de Paris.

— Marc dit qu’il la fera tomber, dit Armand.

Étienne s’approcha lentement.

— Fais-moi voir.

— Non.

— PĂšre. Fais-moi voir la fenĂȘtre.

Armand hĂ©sita. Étienne ne regardait plus l’arme. Il regardait le reflet dans la vitre derriĂšre Camille : une enseigne rouge, inversĂ©e, partiellement lisible. « MON
 » Puis le clignotement d’une grue. Et un morceau de pont.

Il connaissait cet endroit.

Un immeuble en travaux prĂšs du quai de Montebello, face Ă  Notre-Dame.

Étienne leva les yeux vers son pùre.

— Marc ne veut pas l’alliance. Il veut nous faire perdre du temps.

Au mĂȘme moment, le tĂ©lĂ©phone d’Armand vibra. Un message apparut.

« Trop tard. »

Voir son pĂšre avec une arme aurait dĂ» le rendre ridicule. Étienne aurait pu ne retenir que cela : la main tremblante, le manteau mal boutonnĂ©, l'homme puissant rĂ©duit Ă  un mauvais rĂŽle dans un parking. Mais les tragĂ©dies familiales ont cette cruautĂ© : mĂȘme dĂ©chu, un pĂšre reste un pĂšre dans le corps de celui qui le regarde. Une partie d'Étienne voulait encore s'approcher comme autrefois, prendre l'objet dangereux, arranger la situation, sauver Armand de sa propre humiliation.

Cette partie-lĂ , il s'en mĂ©fiait. Elle portait le vieux dĂ©sir des enfants blessĂ©s : obtenir enfin la scĂšne oĂč le parent comprend, pleure, demande pardon, et oĂč tout ce qui a manquĂ© revient par miracle. Étienne savait que ce miracle n'existait pas. Il l'avait attendu six ans dans des chambres de caserne, sur des lits trop Ă©troits, aprĂšs des gardes de vingt-quatre heures. Aucun pĂšre ne revient simplement parce qu'un fils souffre assez fort.

Alors il parla comme Ă  un homme armĂ©, pas comme Ă  l'homme dont il avait portĂ© le nom. C'Ă©tait peut-ĂȘtre cela, devenir adulte : retirer Ă  ses parents le privilĂšge de vous mettre en danger sous prĂ©texte qu'ils vous ont donnĂ© la vie.

Armand avait toujours parlé de courage comme d'une qualité de direction : décider vite, licencier quand il le fallait, affronter un conseil d'administration. Dans ce parking, avec son pistolet tremblant, il découvrait une forme plus humble et plus terrible du courage : ne pas ajouter une faute à la précédente. Ne pas tirer. Ne pas obéir à la peur juste parce qu'elle avait pris la voix de Marc.

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Étienne le vit lutter. Cette lutte ne suffisait pas Ă  rĂ©parer six ans, mais elle empĂȘchait la scĂšne de basculer dans l'irrĂ©parable. Parfois, pensa-t-il, une famille ne se sauve pas par une grande dĂ©claration. Elle se sauve d'abord par le crime qu'on renonce enfin Ă  commettre.

Sur l’écran, derriĂšre Camille, une flamme s’alluma.

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