Chapitre 07 - Lâhomme qui savait parler doucement

Chapitre 07 - Lâhomme qui savait parler doucement
Marc Delmas avait toujours eu une voix de salon.
MĂȘme au tĂ©lĂ©phone, mĂȘme aprĂšs un incendie, mĂȘme en menaçant un homme quâil avait dĂ©jĂ brisĂ© une fois, il gardait ce ton feutrĂ© des gens qui ne lĂšvent jamais la voix parce quâils ont passĂ© leur vie Ă payer dâautres personnes pour le faire Ă leur place.
â Vous ĂȘtes difficile Ă joindre, Ătienne.
â Je prĂ©fĂšre les gens qui ne mettent pas le feu aux appartements.
Marc eut un petit rire.
â Vous avez hĂ©ritĂ© du sens de la formule de votre grand-pĂšre. Pas de sa prudence, malheureusement.
Diane, face Ă lui, devint livide. Elle comprit que Marc savait exactement oĂč Ătienne se trouvait. Ătienne, lui, se rapprocha de la fenĂȘtre par rĂ©flexe, cherchant les angles, les reflets, les visages dans la rue.
â Que voulez-vous ? demanda-t-il.
â Lâalliance. La clĂ© USB. Et Camille.
â Camille nâest pas un objet quâon rend.
â Dans cette famille, tout le monde lâa toujours traitĂ©e comme tel. Ne devenez pas sentimental trop tard.
La phrase toucha juste, et Marc le savait. Il avait ce talent. Il ne criait pas. Il dĂ©posait les mots Ă lâendroit exact oĂč ça faisait mal.
â Vous avez dix heures, reprit-il. Ce soir, vingt et une heures, parking souterrain du TrocadĂ©ro, niveau moins trois. Venez seul. Sinon, les vidĂ©os truquĂ©es qui vous impliquent dans lâincendie partent Ă la presse, Ă la brigade, au parquet. Et Camille sera accusĂ©e de complicitĂ©.
â Vous bluffez.
â Je ne bluffe jamais avec les enfants quâon a dĂ©jĂ abandonnĂ©s. Ils savent mieux que les autres combien le monde croit vite les mauvaises histoires.
La ligne coupa.
Ătienne resta immobile, tĂ©lĂ©phone Ă la main.
Diane murmura :
â Je suis dĂ©solĂ©e.
Il se tourna vers elle.
â ArrĂȘte de dire ça comme si câĂ©tait un pansement.
Elle reçut la phrase sans se défendre.
Dans le couloir, Nour lâattendait. Ătienne lui raconta tout, sauf la partie oĂč sa voix avait failli cĂ©der. Nour Ă©couta, puis demanda simplement :
â Tu comptes y aller seul ?
â Il le demande.
â Et depuis quand obĂ©is-tu aux criminels qui parlent bien ?
Ils retournĂšrent Ă lâappartement de Camille pour rĂ©cupĂ©rer la clĂ© USB et lâalliance. Cette fois, Nour fit venir deux collĂšgues en civil. La vidĂ©o truquĂ©e dont parlait Marc fut rapidement confirmĂ©e par le service informatique : un montage presque parfait, construit Ă partir dâimages de vidĂ©os internes de la brigade. Quelquâun avait eu accĂšs aux serveurs.
â Marc a quelquâun chez nous, dit Nour.
Ătienne ne rĂ©pondit pas. Cette idĂ©e Ă©tait plus dangereuse que le feu. Dans un incendie, lâennemi avance devant vous. Dans une institution compromise, il vous sourit peut-ĂȘtre Ă la machine Ă cafĂ©.
Camille, assise sur une chaise, tenait une couverture autour dâelle.
â Je viens avec vous.
â Non, dit Ătienne et Nour en mĂȘme temps.
Camille leva le menton.
â Marc mâa utilisĂ©e pendant six ans. Il a menacĂ© ma mĂšre morte, il mâa fait mentir, il a pris mon nom, mon hĂ©ritage, ma honte. Vous croyez vraiment que je vais rester ici Ă attendre quâon me sauve encore ?
Ătienne la regarda. Il aurait voulu la dĂ©tester simplement. CâĂ©tait confortable, la haine simple. Mais Camille nâĂ©tait plus lâimage figĂ©e de la jeune femme qui lâavait laissĂ© partir. Elle Ă©tait devenue un nĆud de peur, de faute et de courage tardif.
â Tu mâas pris la lettre, dit-il.
Elle baissa les yeux.
â Oui.
â Tu mâas laissĂ© croire que personne ne mâaimait assez pour me prĂ©venir.
Camille pleura enfin. Deux larmes nettes, silencieuses.
â Oui.
Aucun « mais » ne suivit. Aucun prĂ©texte. Et ce fut peut-ĂȘtre cela qui empĂȘcha Ătienne de sortir.
Nour posa sur la table un petit dispositif GPS.
â Marc veut une scĂšne. Nous allons lui donner un théùtre, mais pas la piĂšce quâil a Ă©crite.
Ă vingt et une heures moins dix, Ătienne descendit seul dans le parking du TrocadĂ©ro.
En apparence.
Sous sa veste, il portait un micro. Dans sa poche, une fausse clĂ© USB. Ă trois niveaux au-dessus, Nour coordonnait deux Ă©quipes. Camille, officiellement mise Ă lâabri, avait jurĂ© de rester dans la voiture banalisĂ©e.
Le parking sentait lâhumiditĂ©, lâessence et les secrets de gens riches pressĂ©s. Ătienne avançait entre les voitures allemandes, lâalliance dans la main.
Au fond du niveau moins trois, une silhouette lâattendait.
Ce nâĂ©tait pas Marc.
CâĂ©tait Armand Laurent, son pĂšre.
Le parking souterrain avait cette acoustique particuliĂšre qui rend chaque pas suspect. Un goutte-Ă -goutte tombait quelque part, rĂ©gulier comme un compte Ă rebours. Les voitures luisantes dormaient sous la poussiĂšre, gardiennes de vies confortables parties dĂźner au-dessus. Ătienne avançait entre elles en pensant que les lieux chers ne protĂšgent pas mieux que les autres. Ils cachent seulement la peur dans de meilleurs matĂ©riaux.
Il se souvenait de Marc lors des rĂ©ceptions : toujours un demi-pas derriĂšre Armand, jamais assez loin pour ĂȘtre invisible, jamais assez prĂšs pour paraĂźtre avide. Il complimentait Diane sur une robe, demandait Ă Ătienne des nouvelles de ses Ă©tudes, offrait Ă Camille un verre d'eau avant qu'elle ait formulĂ© sa fatigue. La prĂ©venance Ă©tait son camouflage. Les prĂ©dateurs bruyants effraient. Marc, lui, rassurait.
Cette pensĂ©e rendit Ătienne plus attentif. Un homme comme Delmas ne se contenterait pas d'un Ă©change dans un parking. Il voudrait une faute, une image, une trace qui puisse ĂȘtre retournĂ©e contre lui. Il avait bĂąti sa fortune sur la mise en scĂšne des faiblesses d'autrui. Ce soir encore, il ne cherchait pas seulement l'alliance. Il cherchait Ă produire une nouvelle version de l'histoire.
Camille voulut lui dire autre chose avant le dĂ©part pour le parking. Elle hĂ©sita longtemps, puis abandonna. Ătienne le vit. Il ne l'aida pas. Certaines paroles doivent apprendre Ă marcher seules. S'il lui tendait toujours la main, elle continuerait peut-ĂȘtre Ă croire que la vĂ©ritĂ© Ă©tait un endroit oĂč l'on se fait porter.
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Dans la voiture, Nour lui donna une oreillette de secours et vĂ©rifia deux fois le micro. Elle plaisanta sur son incapacitĂ© Ă suivre les ordres, mais son regard disait autre chose. Elle avait vu trop de bons Ă©lĂ©ments confondre courage et besoin de se sacrifier. Ătienne n'Ă©tait pas suicidaire. Il Ă©tait plus dangereux que cela : il croyait encore devoir mĂ©riter sa place parmi les vivants.
Et il tenait un pistolet.