Chapitre 03 - La famille qui ferme les yeux

Chapitre 03 - La famille qui ferme les yeux
Ă lâhĂŽpital europĂ©en Georges-Pompidou, lâaube entra sans douceur par les stores mĂ©talliques.
Ătienne Ă©tait assis dans un couloir trop blanc, encore en tenue dâintervention, les cheveux pleins dâodeur de fumĂ©e. Une infirmiĂšre lui avait proposĂ© une blouse propre, un cafĂ©, mĂȘme une douche. Il avait refusĂ© les trois. Les gestes simples, parfois, vous ramenaient trop vite Ă la vie normale. Et il nâĂ©tait pas encore sĂ»r dây avoir droit.
Dans la chambre 412, ses parents respiraient sous surveillance. Camille avait Ă©tĂ© installĂ©e plus loin, avec une irritation bronchique et un policier devant sa porte. Le parquet de Paris venait dâouvrir une enquĂȘte. Les journalistes, eux, avaient dĂ©jĂ ouvert leurs micros.
« Incendie spectaculaire dans un immeuble de luxe avenue Foch. »
« Intervention hĂ©roĂŻque dâun sauveteur dâĂ©lite. »
Personne ne disait encore que le hĂ©ros portait le mĂȘme nom que les victimes.
Ătienne posa les coudes sur ses genoux. Ses mains tremblaient maintenant que tout Ă©tait terminĂ©. CâĂ©tait toujours ainsi. Pendant, il ne sentait rien. AprĂšs, le corps venait rĂ©clamer sa part de peur.
â Tu refuses toujours les cafĂ©s mauvais ?
Il leva les yeux.
Nour Benyamina arrivait au bout du couloir avec deux gobelets. Quarante ans, capitaine Ă la brigade, regard vif, cheveux courts, une voix capable de calmer un enfant comme de faire taire un prĂ©fet. Elle Ă©tait sa supĂ©rieure, mais surtout la seule personne qui, six ans plus tĂŽt, ne lui avait pas demandĂ© sâil Ă©tait vraiment coupable.
Elle lui tendit un gobelet.
â Bois. MĂȘme si câest infect, ça te rappellera que tu es vivant.
Ătienne obĂ©it.
â Camille a parlĂ© ?
â Un peu. Pas assez. Elle est terrifiĂ©e.
â Par Marc Delmas ?
Nour sâassit Ă cĂŽtĂ© de lui.
â Par Delmas, oui. Mais pas seulement.
Ătienne tourna lentement la tĂȘte.
â Elle a dit quâil avait un complice.
â Elle lâa rĂ©pĂ©tĂ©. Puis elle sâest refermĂ©e comme une huĂźtre. Le mĂ©decin veut Ă©viter lâinterrogatoire trop long.
â Et mes parents ?
Nour le regarda sans pitié inutile.
â Ton pĂšre demande son avocat. Ta mĂšre demande Ă te voir.
Ătienne eut un rire bref, sans joie.
â Dans cet ordre, tout est dit.
Nour ne répondit pas. Elle savait que certaines phrases ne demandaient pas de commentaire, seulement un témoin.
La porte de la chambre 412 sâouvrit. Diane apparut, enveloppĂ©e dans une robe de chambre dâhĂŽpital trop grande pour elle. MĂȘme sans bijoux, mĂȘme dĂ©coiffĂ©e, elle portait encore cette Ă©lĂ©gance ancienne des femmes Ă qui lâon avait appris Ă souffrir avec le dos droit.
â Ătienne.
Nour se leva.
â Je vous laisse cinq minutes.
Diane attendit que la capitaine sâĂ©loigne, puis sâapprocha de son fils comme on approche un animal blessĂ© qui pourrait mordre ou fuir. Elle voulut toucher son visage. Il recula lĂ©gĂšrement. Le geste, minuscule, la frappa.
â Tu as raison, dit-elle.
â Je nâai encore rien dit.
â Ton silence parle mieux que moi.
Ils restĂšrent debout dans le couloir. Des brancards passaient. Une vieille dame appelait sa fille. Une machine bipait derriĂšre une porte. La vie continuait avec cette indĂ©cence tranquille quâelle a aprĂšs les drames.
â Tu as dit dans le feu que tu savais, reprit Ătienne.
Diane baissa les yeux.
â Je savais que tu nâĂ©tais pas un voleur.
â Mais tu as laissĂ© mon pĂšre me chasser.
Elle acquiesça.
Ce simple mouvement lui fit plus mal quâune justification.
â Pourquoi ? demanda-t-il.
Diane inspira. Pendant une seconde, elle redevint la femme qui choisissait les nappes, les silences, les alliances. Puis son visage se vida.
â Parce que Marc tenait ton pĂšre.
â Avec quoi ?
â Des dettes. Des contrats. Des signatures faites au nom de la famille. Armand avait jouĂ© avec lâargent de la fondation pour sauver Laurent & HĂ©ritage aprĂšs la crise. Marc avait tout organisĂ©, puis tout gardĂ©. Si ton pĂšre refusait de tâaccuser, Marc le dĂ©truisait.
Ătienne la fixa.
â Alors vous mâavez dĂ©truit moi.
Diane porta une main Ă sa bouche.
â Je voulais te prĂ©venir. Jâai essayĂ©.
â Quand ? Entre deux dĂźners ? Entre deux communiquĂ©s disant que je partais âpour raisons personnellesâ ?
Elle encaissa.
â Jâai glissĂ© une lettre dans ton manteau, le soir oĂč tu es parti.
Ătienne se figea.
â Quelle lettre ?
â Je tâexpliquais quâil fallait disparaĂźtre, que Marc Ă©tait dangereux, que je chercherais des preuves.
Il sentit un froid courir sous sa peau.
Il se revit, ce soir-lĂ , sortant de lâappartement avec un sac de sport, son manteau sur le bras. Camille lâavait rattrapĂ© dans lâascenseur. Elle pleurait. Elle lui avait pris le manteau pour le serrer contre elle, puis le lui avait rendu.
â Je nâai jamais trouvĂ© de lettre, dit-il.
Diane blĂȘmit.
Au mĂȘme instant, dans le couloir, une alarme discrĂšte retentit. Nour revint rapidement, tĂ©lĂ©phone Ă la main.
â Ătienne, Camille a disparu.
Il se leva dâun bond.
â Comment ça, disparu ?
â Le policier devant sa porte est inconscient. Quelquâun lâa fait sortir par lâescalier de service.
Diane porta la main Ă son cĆur.
Ătienne ne pensa quâĂ une chose.
Si Camille avait gardĂ© la lettre six ans plus tĂŽt, elle nâĂ©tait peut-ĂȘtre pas seulement victime.
Dans le couloir de l'hĂŽpital, les familles avaient toutes le mĂȘme visage, quelle que soit leur fortune. Une femme en manteau de laine priait prĂšs d'un distributeur de boissons. Un homme en baskets appelait sa sĆur pour lui dire de venir vite. Un adolescent dormait la tĂȘte contre un sac Ă dos, Ă©puisĂ© d'avoir eu peur trop longtemps. Ătienne observa ces inconnus avec une tendresse qui le surprit. Eux ne savaient pas qu'ils Ă©taient privilĂ©giĂ©s : ils avaient encore le droit de s'inquiĂ©ter les uns pour les autres sans passer par des avocats.
Il se demanda combien de fois Diane avait pensĂ© Ă lui pendant ces six annĂ©es. Pas dans les grandes scĂšnes qu'on imagine quand on souffre, pas devant une fenĂȘtre avec un mouchoir Ă la main. Dans les moments ordinaires. En commandant des fleurs. En entendant son prĂ©nom dans une conversation. En voyant un camion de pompiers traverser un carrefour. Avait-elle dĂ©tournĂ© les yeux ? Avait-elle priĂ© ? Avait-elle seulement eu honte, cette honte tiĂšde qui ne change rien ?
Lui, il avait pensé à elle plus souvent qu'il ne l'aurait admis. Non pas avec amour pur ni haine constante. Avec ce manque humiliant qui revient quand on est malade, quand on réussit quelque chose, quand on rentre trop tard dans un appartement silencieux et qu'on voudrait, absurdement, que quelqu'un ait laissé une lampe allumée.
Quand il Ă©tait devenu sauveteur, certains anciens amis de la famille avaient parlĂ© de ârĂ©bellionâ. Ils imaginaient une vocation comme on imagine un caprice de riche blessĂ©. Ătienne n'avait jamais corrigĂ©. Il n'avait pas choisi ce mĂ©tier pour provoquer Armand. Il l'avait choisi parce que, la premiĂšre fois qu'il avait sorti une vieille femme d'un appartement enfumĂ© Ă Saint-Ouen, elle lui avait serrĂ© la main en murmurant : âJe savais que quelqu'un viendrait.â
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Cette phrase avait réparé en lui quelque chose que les Laurent avaient cassé. Quelqu'un venait. Voilà ce qu'il voulait devenir. Pas un héritier. Pas un fils modÚle. Quelqu'un qui vient.
Peut-ĂȘtre quâelle Ă©tait la premiĂšre porte vers la vĂ©ritĂ©.