Chapitre 10 - Le sang des lĂąches

Chapitre 10 - Le sang des lĂąches
Armand nâavait pas tirĂ© sur Marc.
Il avait tirĂ© dans le plafond, juste au-dessus de la main qui tenait le dĂ©clencheur. Le plĂątre avait explosĂ©, Marc avait sursautĂ©, et Ătienne lâavait plaquĂ© au sol avant quâil puisse reprendre son Ă©quilibre. Le petit boĂźtier glissa sous un radiateur, hors dâatteinte.
Pendant quelques secondes, il nây eut que la confusion : Nour qui passait les menottes Ă Marc, Camille qui suffoquait prĂšs du mur, les sapeurs qui attaquaient les flammes, Armand qui fixait son propre sang couler entre ses doigts comme sâil dĂ©couvrait que les hommes de sa classe pouvaient saigner de la mĂȘme couleur que les autres.
â Câest une Ă©raflure, grogna-t-il.
â Tais-toi, dit Ătienne.
Le ton fit lever les yeux de son pĂšre.
Ce nâĂ©tait pas de la haine. Pas de la tendresse non plus. CâĂ©tait quelque chose de plus rare entre eux : une inquiĂ©tude qui avait oubliĂ© de se cacher.
Marc, menotté, se mit à rire.
â Quelle belle scĂšne. Le fils, le pĂšre, la fille cachĂ©e. Paul aurait adorĂ©.
Camille, soutenue par Nour, se tourna vers lui.
â Ne prononcez pas son nom.
â Pourquoi pas ? Câest lui qui a commencĂ© tout cela. Un grand homme, Paul Laurent. Un grand menteur aussi. Il promettait la loyautĂ©, mais il avait une enfant dans lâombre. Il parlait dâhonneur, mais il cachait des comptes en Suisse. Vous croyez vraiment quâil vous a laissĂ© une fortune par amour ? Il a laissĂ© une bombe pour dĂ©truire son fils aprĂšs sa mort.
Armand pĂąlit.
â Tu mens.
Marc inclina la tĂȘte.
â Je mens souvent, Armand. Mais pas toujours.
Nour le poussa vers la sortie.
â Gardez vos confessions pour le juge.
Marc rĂ©sista juste assez pour lancer une derniĂšre phrase Ă Ătienne :
â Demandez Ă votre mĂšre oĂč elle Ă©tait la nuit de la mort de Paul.
Puis il disparut dans le couloir, avalé par les policiers et la fumée.
Le lendemain, Paris avait dĂ©jĂ transformĂ© lâaffaire en feuilleton. Les chaĂźnes dâinformation parlaient du « financier des beaux quartiers », de lâhĂ©ritier pompier, de la cousine cachĂ©e, du double incendie. Des images du penthouse en flammes tournaient en boucle, sans montrer ce qui comptait vraiment : un pĂšre qui tremblait, une mĂšre qui avait menti, une femme qui revenait avec une alliance, un fils qui sauvait ceux qui lâavaient perdu.
Ătienne se rĂ©fugia dans les vestiaires de la brigade.
Il resta longtemps sous la douche, mais lâodeur de fumĂ©e semblait sortir de sa peau elle-mĂȘme. Quand il revint Ă son casier, il trouva Nour assise sur le banc.
â Marc parle dĂ©jĂ , dit-elle.
â Pour se sauver.
â Ăvidemment. Mais il donne des noms, des dates, des comptes. Et il insiste sur une chose : Paul Laurent nâest peut-ĂȘtre pas mort dâune crise cardiaque naturelle.
Ătienne sâassit lentement.
â Tu crois Delmas ?
â Je crois les preuves. Pour lâinstant, on nâen a pas. Mais ta mĂšre refuse de rĂ©pondre depuis ce matin.
Il pensa Ă Diane, Ă sa lettre, Ă son aveu, Ă cette façon quâelle avait de se tenir droite mĂȘme quand tout sâĂ©croulait.
â Elle a peur.
â Oui. La question est : de quoi ? De ce quâelle a fait, ou de ce quâelle a vu ?
Camille lâattendait Ă la sortie, assise sur un muret devant la caserne. Elle portait un manteau trop grand prĂȘtĂ© par lâhĂŽpital. Ses cheveux Ă©taient attachĂ©s sans soin. Elle nâavait plus rien de lâĂ©lĂ©gante jeune femme du penthouse. Et câĂ©tait peut-ĂȘtre la premiĂšre fois quâĂtienne la trouvait rĂ©elle.
â Je pars ce soir, dit-elle.
â OĂč ?
â Nâimporte oĂč. Loin de tout ça.
â Marc vient dâĂȘtre arrĂȘtĂ©. Câest le pire moment pour disparaĂźtre.
â Pour toi, peut-ĂȘtre. Moi, je nâai jamais Ă©tĂ© autre chose quâune preuve quâon dĂ©place.
Ătienne resta debout devant elle.
â Tu nâes pas une preuve.
Elle eut un sourire fatigué.
â Tu dis ça parce que tu sauves les gens, mĂȘme quand ils ne le mĂ©ritent pas.
â Je dis ça parce que je sais ce que ça fait dâĂȘtre rĂ©duit Ă la pire chose quâon ait faite.
Camille baissa les yeux.
Dans sa main, elle tenait un papier plié.
â Jâai trouvĂ© ça dans la doublure de lâancien manteau. Je ne lâavais jamais vu. CâĂ©tait plus profond que la lettre de Diane.
Ătienne prit le papier.
CâĂ©tait une note de son grand-pĂšre, Ă©crite dâune main tremblante.
« Si Armand apprend la vĂ©ritĂ© avant Ătienne, il fera ce que font les hommes faibles : il choisira lâorgueil. Va voir Madeleine Ă Honfleur. Elle sait tout. »
Ătienne releva la tĂȘte.
â Qui est Madeleine ?
Camille répondit doucement :
La presse, ce matin-lĂ , dĂ©couvrit le mot âdynastieâ avec gourmandise. On parlait de la dynastie Laurent comme si une famille Ă©tait un chĂąteau, un blason, quelques hommes en costume sur des photos d'archives. Personne ne parlait des femmes qui avaient pliĂ© les serviettes, signĂ© les chĂšques, menti aux enfants, rangĂ© les lettres dans des boĂźtes Ă couture. Personne ne parlait des fils Ă qui l'on demande d'ĂȘtre forts afin que les pĂšres puissent rester faibles.
Ătienne se surprit Ă penser que Marc avait raison sur un point seulement : Paul n'Ă©tait pas un saint. Aucun homme qui cache une enfant ne mĂ©rite une statue entiĂšre. Mais il y avait une diffĂ©rence entre la faute et le systĂšme construit pour la rentabiliser. Paul avait eu honte. Marc avait compris que la honte des autres pouvait devenir une banque.
C'Ă©tait peut-ĂȘtre ce qui distinguait les ĂȘtres rĂ©cupĂ©rables des autres. Non pas l'absence de faute, mais la capacitĂ© de cesser d'en faire payer le prix aux innocents. Armand n'en Ă©tait qu'au seuil. Diane aussi. Camille essayait de franchir la porte. Marc, lui, vendait encore les clĂ©s.
Le soir, Ătienne passa devant une glace et s'arrĂȘta. Il avait encore une trace noire le long de la tempe, oubliĂ©e malgrĂ© la douche. Il leva la main pour l'effacer, puis renonça. Cette marque lui parut plus honnĂȘte que le visage propre que les mĂ©dias essayaient de salir. On voyait au moins d'oĂč elle venait : d'un feu rĂ©el, d'un travail rĂ©el, d'un risque pris sans communiquĂ©.
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Il pensa à tous ceux qui, devant leur écran, choisiraient déjà leur camp selon leur jalousie, leur méfiance des riches, leur goût du scandale ou leur fatigue des héros. Il ne pouvait pas les contrÎler. Cette impuissance l'apaisa presque. Pour la premiÚre fois, il ne voulait pas convaincre tout le monde. Il voulait seulement que les preuves parlent assez fort pour que ceux qui l'aimaient n'aient plus à baisser les yeux.
â Ma mĂšre.