Globalnewsdesk
đŸ”„ Le Fils des Cendres / Chapter 10 / 18

Chapitre 10 - Le sang des lĂąches

Chapitre 10 - Le sang des lĂąches

Armand n’avait pas tirĂ© sur Marc.

Il avait tirĂ© dans le plafond, juste au-dessus de la main qui tenait le dĂ©clencheur. Le plĂątre avait explosĂ©, Marc avait sursautĂ©, et Étienne l’avait plaquĂ© au sol avant qu’il puisse reprendre son Ă©quilibre. Le petit boĂźtier glissa sous un radiateur, hors d’atteinte.

Pendant quelques secondes, il n’y eut que la confusion : Nour qui passait les menottes Ă  Marc, Camille qui suffoquait prĂšs du mur, les sapeurs qui attaquaient les flammes, Armand qui fixait son propre sang couler entre ses doigts comme s’il dĂ©couvrait que les hommes de sa classe pouvaient saigner de la mĂȘme couleur que les autres.

— C’est une Ă©raflure, grogna-t-il.

— Tais-toi, dit Étienne.

Le ton fit lever les yeux de son pĂšre.

Ce n’était pas de la haine. Pas de la tendresse non plus. C’était quelque chose de plus rare entre eux : une inquiĂ©tude qui avait oubliĂ© de se cacher.

Marc, menotté, se mit à rire.

— Quelle belle scĂšne. Le fils, le pĂšre, la fille cachĂ©e. Paul aurait adorĂ©.

Camille, soutenue par Nour, se tourna vers lui.

— Ne prononcez pas son nom.

— Pourquoi pas ? C’est lui qui a commencĂ© tout cela. Un grand homme, Paul Laurent. Un grand menteur aussi. Il promettait la loyautĂ©, mais il avait une enfant dans l’ombre. Il parlait d’honneur, mais il cachait des comptes en Suisse. Vous croyez vraiment qu’il vous a laissĂ© une fortune par amour ? Il a laissĂ© une bombe pour dĂ©truire son fils aprĂšs sa mort.

Armand pĂąlit.

— Tu mens.

Marc inclina la tĂȘte.

— Je mens souvent, Armand. Mais pas toujours.

Nour le poussa vers la sortie.

— Gardez vos confessions pour le juge.

Marc rĂ©sista juste assez pour lancer une derniĂšre phrase Ă  Étienne :

— Demandez Ă  votre mĂšre oĂč elle Ă©tait la nuit de la mort de Paul.

Puis il disparut dans le couloir, avalé par les policiers et la fumée.

Le lendemain, Paris avait dĂ©jĂ  transformĂ© l’affaire en feuilleton. Les chaĂźnes d’information parlaient du « financier des beaux quartiers », de l’hĂ©ritier pompier, de la cousine cachĂ©e, du double incendie. Des images du penthouse en flammes tournaient en boucle, sans montrer ce qui comptait vraiment : un pĂšre qui tremblait, une mĂšre qui avait menti, une femme qui revenait avec une alliance, un fils qui sauvait ceux qui l’avaient perdu.

Étienne se rĂ©fugia dans les vestiaires de la brigade.

Il resta longtemps sous la douche, mais l’odeur de fumĂ©e semblait sortir de sa peau elle-mĂȘme. Quand il revint Ă  son casier, il trouva Nour assise sur le banc.

— Marc parle dĂ©jĂ , dit-elle.

— Pour se sauver.

— Évidemment. Mais il donne des noms, des dates, des comptes. Et il insiste sur une chose : Paul Laurent n’est peut-ĂȘtre pas mort d’une crise cardiaque naturelle.

Étienne s’assit lentement.

— Tu crois Delmas ?

— Je crois les preuves. Pour l’instant, on n’en a pas. Mais ta mĂšre refuse de rĂ©pondre depuis ce matin.

Il pensa Ă  Diane, Ă  sa lettre, Ă  son aveu, Ă  cette façon qu’elle avait de se tenir droite mĂȘme quand tout s’écroulait.

— Elle a peur.

— Oui. La question est : de quoi ? De ce qu’elle a fait, ou de ce qu’elle a vu ?

Camille l’attendait Ă  la sortie, assise sur un muret devant la caserne. Elle portait un manteau trop grand prĂȘtĂ© par l’hĂŽpital. Ses cheveux Ă©taient attachĂ©s sans soin. Elle n’avait plus rien de l’élĂ©gante jeune femme du penthouse. Et c’était peut-ĂȘtre la premiĂšre fois qu’Étienne la trouvait rĂ©elle.

— Je pars ce soir, dit-elle.

— OĂč ?

— N’importe oĂč. Loin de tout ça.

— Marc vient d’ĂȘtre arrĂȘtĂ©. C’est le pire moment pour disparaĂźtre.

— Pour toi, peut-ĂȘtre. Moi, je n’ai jamais Ă©tĂ© autre chose qu’une preuve qu’on dĂ©place.

Étienne resta debout devant elle.

— Tu n’es pas une preuve.

Elle eut un sourire fatigué.

— Tu dis ça parce que tu sauves les gens, mĂȘme quand ils ne le mĂ©ritent pas.

— Je dis ça parce que je sais ce que ça fait d’ĂȘtre rĂ©duit Ă  la pire chose qu’on ait faite.

Camille baissa les yeux.

Dans sa main, elle tenait un papier plié.

— J’ai trouvĂ© ça dans la doublure de l’ancien manteau. Je ne l’avais jamais vu. C’était plus profond que la lettre de Diane.

Étienne prit le papier.

C’était une note de son grand-pĂšre, Ă©crite d’une main tremblante.

« Si Armand apprend la vĂ©ritĂ© avant Étienne, il fera ce que font les hommes faibles : il choisira l’orgueil. Va voir Madeleine Ă  Honfleur. Elle sait tout. »

Étienne releva la tĂȘte.

— Qui est Madeleine ?

Camille répondit doucement :

La presse, ce matin-lĂ , dĂ©couvrit le mot “dynastie” avec gourmandise. On parlait de la dynastie Laurent comme si une famille Ă©tait un chĂąteau, un blason, quelques hommes en costume sur des photos d'archives. Personne ne parlait des femmes qui avaient pliĂ© les serviettes, signĂ© les chĂšques, menti aux enfants, rangĂ© les lettres dans des boĂźtes Ă  couture. Personne ne parlait des fils Ă  qui l'on demande d'ĂȘtre forts afin que les pĂšres puissent rester faibles.

Étienne se surprit Ă  penser que Marc avait raison sur un point seulement : Paul n'Ă©tait pas un saint. Aucun homme qui cache une enfant ne mĂ©rite une statue entiĂšre. Mais il y avait une diffĂ©rence entre la faute et le systĂšme construit pour la rentabiliser. Paul avait eu honte. Marc avait compris que la honte des autres pouvait devenir une banque.

C'Ă©tait peut-ĂȘtre ce qui distinguait les ĂȘtres rĂ©cupĂ©rables des autres. Non pas l'absence de faute, mais la capacitĂ© de cesser d'en faire payer le prix aux innocents. Armand n'en Ă©tait qu'au seuil. Diane aussi. Camille essayait de franchir la porte. Marc, lui, vendait encore les clĂ©s.

Le soir, Étienne passa devant une glace et s'arrĂȘta. Il avait encore une trace noire le long de la tempe, oubliĂ©e malgrĂ© la douche. Il leva la main pour l'effacer, puis renonça. Cette marque lui parut plus honnĂȘte que le visage propre que les mĂ©dias essayaient de salir. On voyait au moins d'oĂč elle venait : d'un feu rĂ©el, d'un travail rĂ©el, d'un risque pris sans communiquĂ©.

May you like

Il pensa à tous ceux qui, devant leur écran, choisiraient déjà leur camp selon leur jalousie, leur méfiance des riches, leur goût du scandale ou leur fatigue des héros. Il ne pouvait pas les contrÎler. Cette impuissance l'apaisa presque. Pour la premiÚre fois, il ne voulait pas convaincre tout le monde. Il voulait seulement que les preuves parlent assez fort pour que ceux qui l'aimaient n'aient plus à baisser les yeux.

— Ma mùre.

Related Stories

Other posts