Chapitre 02 - Le nom sous la fumée

Chapitre 02 - Le nom sous la fumée
â Marc Delmas, souffla Camille.
Le nom passa entre eux comme une Ă©tincelle sur une nappe imbibĂ©e dâalcool.
Ătienne sentit sa mĂąchoire se contracter. Marc Delmas. Lâhomme de confiance de son pĂšre. Le conseiller patrimonial aux costumes parfaitement coupĂ©s. Celui qui, Ă lâĂ©poque, avait posĂ© devant Armand Laurent un dossier rempli de copies de virements, de signatures imitĂ©es, dâaccusations propres et irrĂ©futables. Celui qui avait expliquĂ©, avec la compassion fausse des gens qui poignardent poliment, quâĂtienne avait dĂ©tournĂ© de lâargent de la fondation familiale.
Six ans plus tĂŽt, dans ce mĂȘme appartement, Marc avait baissĂ© les yeux en disant :
« Je suis désolé, Armand. Mais les preuves sont là . »
Et Armand avait choisi les preuves.
Pas son fils.
â Tu es sĂ»re ? demanda Ătienne.
Camille hocha la tĂȘte, mais une gerbe dâĂ©tincelles tomba du plafond avant quâelle puisse rĂ©pondre. Ătienne la repoussa vers le sol.
â On parlera aprĂšs. Maintenant vous bougez.
Il accrocha le premier mousqueton au harnais de Camille. Elle était la plus jeune, la plus légÚre, et elle toussait trop. Il lui remit le masque.
â Tu regardes la fenĂȘtre, pas le feu. Quand je te pousse, tu tâagrippes Ă la ligne. Tu ne regardes pas en bas.
Camille voulut protester.
â Fais-le, dit-il.
Elle vit dans ses yeux quâil nây avait plus lâhomme quâelle avait laissĂ© partir jadis sur le trottoir de lâavenue Foch, sans un mot pour le dĂ©fendre. Il y avait un sauveteur, et chez un sauveteur, lâurgence ferme toutes les portes aux regrets.
La ligne dâextraction descendit dans le faisceau blanc de lâhĂ©licoptĂšre. Le vent entra par la baie Ă©clatĂ©e, rĂ©veillant les flammes. Les rideaux prirent dâun coup comme des torches. Ătienne poussa Camille vers la lumiĂšre.
â Maintenant !
Elle disparut dans le bruit, happée par la nuit et les pales.
Diane pleura enfin, mais sans bruit. Une larme traça une ligne claire sur sa joue noircie.
â ĂtienneâŠ
â Pas debout, maman.
Le mot lui échappa. Il le regretta aussitÎt.
Diane ferma les yeux une seconde, comme si ce simple « maman » avait plus brĂ»lĂ© que les flammes autour dâeux.
Armand, lui, restait figĂ©. Pas par incapacitĂ© physique. Par honte. Ătienne le connaissait assez pour le voir. Armand Laurent nâavait jamais su ĂȘtre faible devant tĂ©moins. MĂȘme quand il avait peur, il cherchait encore la posture qui sauverait son image.
â PĂšre, dit Ătienne, tu ramperas ou je te traĂźnerai.
Le regard dâArmand se leva enfin.
Il y avait dans ses yeux cette colĂšre quâĂtienne connaissait, mais fissurĂ©e. Une colĂšre sans appui, comme un mur qui aurait perdu ses fondations.
â Tu nâas pas Ă âŠ
â Si. Jâai Ă faire mon travail.
Il attacha Diane à la ligne suivante. Elle serra sa main avec une force désespérée.
â Je savais, dit-elle soudain.
Ătienne ne bougea plus.
Le plafond craqua.
â Quoi ?
â Pas tout. Mais je savais que quelque chose nâallait pas, quand Marc tâa accusĂ©. Je savais que tu ne pouvais pas avoir fait ça.
La radio hurla :
â Laurent, extraction immĂ©diate ! Structure nord en rupture !
Ătienne sentit tout son corps rĂ©clamer une rĂ©ponse, une explication, une rage. Mais son entraĂźnement fut plus fort que son sang.
â Monte, dit-il Ă Diane.
â Je suis dĂ©solĂ©e.
Il la poussa vers la ligne.
â Monte.
Elle sâĂ©leva, petite silhouette rouge et noire dans le projecteur. Il resta avec Armand.
Le salon se tordait sous la chaleur. Une partie du plafond sâeffondra prĂšs de lâentrĂ©e, bloquant la sortie intĂ©rieure. Il ne restait plus que la fenĂȘtre, le vide, la ligne, et eux deux.
Armand regarda la baie éventrée puis son fils.
â Je ne mĂ©rite pas que tu me sauves.
Ătienne approcha, fixa le mousqueton Ă son harnais et rĂ©pondit simplement :
â Ce nâest pas Ă toi de dĂ©cider de ce que je deviens.
Il donna le signal. Armand fut tirĂ© vers la nuit. Ătienne suivit le dernier, une main sur la ligne, lâautre protĂ©geant son visage. Au moment oĂč il franchit la fenĂȘtre, le penthouse sâouvrit derriĂšre lui dans une explosion sourde de flammes et de fumĂ©e.
Sur le toit voisin, les secours rĂ©ceptionnĂšrent les victimes. Des couvertures de survie brillĂšrent comme de lâor froissĂ©. Diane voulait revenir vers lui. Armand restait assis, les Ă©paules basses. Camille, tremblante, arracha son masque.
â Marc avait un complice, dit-elle.
Ătienne la regarda.
â Qui ?
Camille détourna les yeux vers Armand.
Sur le toit, le froid le frappa avec une violence presque obscĂšne. Quelques secondes plus tĂŽt, sa peau cuisait sous l'Ă©quipement ; maintenant, le vent de dĂ©cembre passait sous son col, soulevait les couvertures de survie, faisait claquer les rubans de sĂ©curitĂ©. Paris s'Ă©tendait autour d'eux, magnifique et indiffĂ©rente, avec ses fenĂȘtres allumĂ©es oĂč d'autres familles terminaient probablement un dĂźner, se disputaient pour des broutilles, ouvraient une bouteille, ignoraient leur chance.
Les secouristes parlaient vite. Saturation, brĂ»lures superficielles, inhalation, transfert. Ătienne rĂ©pondait par rĂ©flexe, mais ses yeux revenaient toujours vers les trois silhouettes assises sous l'abri improvisĂ©. Armand refusait la couverture qu'un jeune pompier voulait lui poser sur les Ă©paules, comme si accepter d'avoir froid revenait Ă signer sa dĂ©faite. Diane, elle, regardait son fils sans parvenir Ă dĂ©cider si elle avait le droit de prononcer encore son prĂ©nom.
Camille serrait le masque d'oxygÚne contre sa bouche. Elle n'avait plus son maintien de jeune femme élevée dans les salons. La fumée avait égalisé tout le monde. Sous la suie et la panique, les robes chÚres, les noms, les fautes, les héritages n'étaient plus que des tissus froissés autour de corps tremblants.
Au pied de l'immeuble, les voisins sortaient en peignoirs chics, certains tenant leur chien, d'autres leur tĂ©lĂ©phone. Les grandes fortunes ont beau vivre derriĂšre des codes et des gardiens, l'incendie les remet sur le trottoir comme tout le monde. Une femme demanda si les Ćuvres avaient Ă©tĂ© sauvĂ©es. Un pompier la regarda avec une fatigue si ancienne qu'elle se tut.
May you like
Ătienne, lui, regardait l'entrĂ©e de service. C'est par lĂ qu'il Ă©tait parti six ans plus tĂŽt, pour Ă©viter les photographes que Marc prĂ©tendait vouloir Ă©carter. Il avait descendu ces mĂȘmes marches avec un sac et une rage froide, persuadĂ© que ne pas se retourner Ă©tait une victoire. Maintenant, il comprenait qu'on peut quitter un lieu sans rĂ©ussir Ă en sortir.
Et Armand, pour la premiĂšre fois de sa vie, eut lâair terrifiĂ© par la vĂ©ritĂ© plus que par le feu.