Chapitre 15 - La femme du quatrième étage

Chapitre 15 - La femme du quatrième étage
La fumée passa sous la porte comme un animal bas.
Étienne réagit avant la peur. Il arracha sa veste, la plaqua contre l’interstice et cria à Nour d’appeler les secours. Camille rassembla les dossiers dans un sac d’archives, les mains tremblantes mais précises. Cette fois, elle ne fuyait pas. Elle choisissait ce qu’il fallait sauver.
— Il y a une autre sortie ? demanda Étienne.
Nour balayait déjà la pièce du faisceau de sa lampe.
— Plan d’évacuation près de l’entrée. Escalier de service au fond, mais il donne peut-être dans la zone en feu.
— Peut-être vaut mieux que certainement.
Ils avancèrent à travers les rayonnages. La chaleur montait vite. Pas autant que dans le penthouse, mais le sous-sol avait une cruauté différente : peu d’air, peu de marge, beaucoup de choses à brûler. Étienne fit passer Camille devant lui. Nour fermait la marche, arme dans une main, téléphone dans l’autre.
L’escalier de service était ouvert.
Trop ouvert.
— Piège, murmura Nour.
En haut, une silhouette attendait. Une femme, pas un homme. La cinquantaine, tailleur sombre, cheveux attachés, visage tendu. Elle tenait un bidon vide dans une main et un briquet dans l’autre.
Camille s’arrêta net.
— Madame Aveline ?
La femme sourit tristement.
— Je suis désolée, Camille.
Nour leva son arme.
— Posez ce briquet.
— Vous ne comprenez pas. Marc a tout. Les comptes de mes clients, les enregistrements, les photos. Il détruit les gens avec leurs propres secrets.
Étienne monta une marche.
— Alors vous brûlez des preuves pour lui ?
— Pour mes enfants.
La réponse tomba, pauvre et vieille. Étienne l’avait trop entendue sous d’autres formes. Pour ma famille. Pour la maison. Pour sauver le nom. Pour éviter pire. Les adultes avaient une capacité infinie à baptiser leur lâcheté amour.
— Vos enfants ne seront pas sauvés par un incendie, dit-il. Ils hériteront seulement de votre peur.
Madame Aveline vacilla.
Camille posa le sac au sol et monta à son tour.
— Inès est où ?
Le visage de l’avocate se décomposa.
— Vivante.
— Où ?
— Quatrième étage. Bureau des associés. Elle a refusé de partir. Elle voulait empêcher Marc de récupérer les originaux numériques. Je l’ai enfermée. Je pensais… je pensais qu’elle aurait le temps.
Nour jura et transmit l’information. Étienne dépassa Madame Aveline, qui laissa tomber le briquet comme si ses doigts venaient seulement de comprendre ce qu’ils tenaient.
— Camille, tu sors avec Nour.
— Non.
— Si.
— Les preuves sont dans ce sac. Si je sors seule, quelqu’un peut me les prendre. Si je reste, je peux aider.
Étienne aurait voulu lui ordonner. Mais il entendit dans sa voix quelque chose qu’il reconnaissait : la fatigue d’être déplacée par les décisions des autres.
— Très bien. Tu restes derrière moi.
Ils montèrent quatre étages dans une cage d’escalier qui se remplissait de fumée. Les sprinklers ne s’étaient pas déclenchés. Coupés volontairement. Au troisième, Étienne dut forcer une porte avec l’épaule. Au quatrième, il entendit des coups faibles derrière une cloison vitrée.
Inès Morvan était enfermée dans un bureau, un disque dur serré contre sa poitrine. Elle n’avait pas trente ans. Elle avait le visage noirci et le regard furieux des gens qui ont eu peur mais refusent qu’on le voie.
— J’avais presque fini, dit-elle en toussant.
— Vous nous raconterez votre efficacité dehors, répondit Étienne.
Ils ressortirent par l’escalier principal pendant que les secours arrivaient. Dehors, sous les gyrophares, Inès remit le disque à Nour.
— Tout est là. Les faux, les vrais comptes, les vidéos, les mails de Vasseur, les ordres de Delmas. Et une copie du testament complet de Paul.
Camille serra le sac contre elle.
Étienne chercha Madame Aveline du regard. Des policiers l’emmenaient. Elle passa près de lui, le visage ravagé.
— Vous aviez raison, dit-elle. Ce n’est pas pour mes enfants que j’ai fait ça. C’est parce que j’avais peur qu’ils découvrent qui j’étais.
Étienne ne répondit pas.
À l’aube, Nour reçut l’appel du parquet.
Cette fois, les mandats étaient prêts. Marc Delmas serait repris avant midi.
Mais à onze heures cinquante, on trouva sa voiture vide près de l’aérodrome de Toussus-le-Noble.
Sur le siège conducteur, il avait laissé une enveloppe adressée à Étienne.
À l’intérieur, une seule phrase :
Madame Aveline ressemblait à beaucoup de femmes puissantes que Camille avait croisées sans jamais les connaître. Des femmes qui avaient dû devenir plus dures que les hommes pour être prises au sérieux, puis qui, un jour, ne savaient plus distinguer la dureté nécessaire de la cruauté confortable. Son tailleur était impeccable, mais une mèche s'échappait de son chignon. Ce désordre minuscule la rendait presque humaine, et cela la rendait plus tragique encore.
Étienne vit dans ses yeux le même mécanisme que chez Diane, en version plus froide : j'ai fait cela pour protéger les miens. Il pensa à toutes les horreurs modestes accomplies sous cette bannière. On ment pour les enfants, on vole pour la maison, on se tait pour le mari, on signe pour éviter un scandale. Puis les enfants grandissent dans l'ombre de ces gestes et appellent cela héritage.
— Il n'est pas trop tard pour poser le briquet, dit-il plus doucement.
La phrase ne pardonnait rien. Elle ouvrait seulement une issue. Dans son métier, Étienne savait qu'on ne sauve pas les gens en leur rappelant uniquement la hauteur de la chute. On les sauve aussi en leur montrant où poser le pied suivant.
Quand Inès apparut derrière la cloison vitrée, Étienne vit aussitôt qu'elle faisait partie de ces femmes qu'on sous-estime parce qu'elles parlent bas. Les assistantes savent où sont les clés, quels associés mentent à leur épouse, quels dossiers sortent sans être enregistrés, quels clients font peur aux stagiaires. Elles tiennent les empires par l'agenda, et les empires oublient de les craindre.
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Inès, en serrant son disque dur, n'avait pas l'air d'une victime sauvée. Elle avait l'air d'une personne furieuse qu'on l'ait interrompue avant la fin de son travail. Étienne pensa que Marc avait commis là une erreur de riche : croire que seuls les gens puissants peuvent devenir dangereux. Il n'y a rien de plus dangereux qu'une femme discrète qui a pris des notes.
« Vous sauverez votre famille ou Camille, pas les deux. »