Chapitre 13 - Quand les journaux choisissent leur coupable

Chapitre 13 - Quand les journaux choisissent leur coupable
Le lendemain matin, la France dĂ©couvrit le visage dâĂtienne Laurent sur toutes les chaĂźnes.
Pas celui du sauveteur.
Celui du suspect possible.
Une image floue, tirĂ©e de la vidĂ©o truquĂ©e, le montrait dans un couloir de la brigade, un dossier sous le bras. Les bandeaux rouges posaient des questions avec cette prudence hypocrite qui permet dâaccuser sans avoir lâair dây toucher : « Le hĂ©ros de lâincendie Ă©tait-il au cĆur du scandale ? » « RĂšglement de comptes chez les Laurent ? » « Sauvetage ou mise en scĂšne ? »
Ătienne regarda quinze secondes, puis coupa la tĂ©lĂ©vision.
Dans le silence de son petit appartement du 13e arrondissement, tout paraissait pauvre, propre et vrai. Une table en bois, deux chaises, des livres de sĂ©curitĂ© civile, un mug Ă©brĂ©chĂ©, une plante que Nour lui avait offerte et qui survivait malgrĂ© son absence frĂ©quente. Rien qui ressemble aux salons oĂč lâon ment sur du marbre.
Camille Ă©tait debout prĂšs de la fenĂȘtre.
â Ils vont te faire ce quâils tâont dĂ©jĂ fait.
â Non.
â ĂtienneâŠ
â Cette fois, je ne partirai pas.
Il le dit calmement. Et il sut, en lâentendant, que quelque chose avait changĂ©. Six ans plus tĂŽt, on lâavait chassĂ© et il avait pris la fuite en appelant ça dignitĂ©. Aujourdâhui, il comprenait que la dignitĂ© nâĂ©tait pas toujours de sâĂ©loigner. Parfois, câĂ©tait rester assez longtemps pour empĂȘcher le mensonge de sâinstaller dans votre fauteuil.
Nour arriva avec un dossier sous le bras.
â Mauvaise nouvelle : Marc a trois plateaux tĂ©lĂ© qui lui tendent un micro. Bonne nouvelle : son arrogance nous aide.
Elle posa sur la table des captures dâĂ©cran.
â Les mĂ©tadonnĂ©es de la vidĂ©o truquĂ©e ont Ă©tĂ© nettoyĂ©es, mais pas parfaitement. Quelquâun lâa exportĂ©e depuis un ordinateur reliĂ© au cabinet Aveline & Partners.
â Lâavocat de Marc, dit Camille.
â Oui. Et ce cabinet a aussi travaillĂ© pour Laurent & HĂ©ritage lors de la restructuration de la fondation.
Ătienne parcourut les documents.
â Il faut un mandat.
â Il faut mieux quâun mandat. Il faut quelquâun Ă lâintĂ©rieur prĂȘt Ă parler.
Camille pĂąlit.
â Je connais une assistante lĂ -bas. InĂšs. Elle mâa appelĂ©e il y a trois jours, avant lâincendie. Elle voulait me voir. Jâai eu peur, je nây suis pas allĂ©e.
â Appelle-la, dit Nour.
Camille composa. Répondeur. Elle rappela. Rien.
Une heure plus tard, ils apprirent quâInĂšs Morvan nâĂ©tait pas venue travailler. Son appartement, Ă Levallois, Ă©tait vide. Pas de lutte. Pas de bagages. Son ordinateur avait disparu. Mais sur le miroir de la salle de bain, Ă©crit au rouge Ă lĂšvres, il y avait une phrase :
« Ils regardent les femmes disparaĂźtre parce quâelles rangent leurs secrets. »
Nour photographia le miroir.
â Ce nâest pas une fuite. Câest un message.
Ătienne regarda la phrase. Elle aurait pu ĂȘtre Ă©crite par Madeleine. Par Diane. Par Camille. Par toutes celles qui avaient compris trop tard que les familles puissantes ne se contentent pas dâavoir des coffres : elles ont aussi des femmes pour les fermer.
Le soir, alors que les mĂ©dias continuaient de le salir, Ătienne reçut un colis sans expĂ©diteur.
Ă lâintĂ©rieur, un vieux tĂ©lĂ©phone portable, un badge dâaccĂšs du cabinet Aveline, et une clĂ© magnĂ©tique noire. Le tĂ©lĂ©phone sâalluma tout seul.
Un seul message apparut.
« Je suis InĂšs. Si vous recevez ceci, câest que je nâai pas rĂ©ussi Ă revenir. La vĂ©ritĂ© est au sous-sol, salle des archives mortes. Ne faites confiance Ă aucun avocat. Surtout pas Ă celui qui prĂ©tend dĂ©fendre votre pĂšre. »
Camille lut par-dessus son épaule.
â Lâavocat de ton pĂšre ?
Ătienne pensa Ă MaĂźtre Vasseur, lâhomme que son pĂšre avait demandĂ© dĂšs son arrivĂ©e Ă lâhĂŽpital. Un ami de longue date. Un sourire gris. Une poignĂ©e de main froide.
Nour jura.
â Sâil travaille avec Marc, vos dĂ©positions ne valent plus rien. Il sait tout ce que Diane et Armand vont dire.
Ă cet instant, quelquâun frappa Ă la porte.
Trois coups.
Lents.
Ătienne fit signe aux deux femmes de reculer.
Il ouvrit.
MaĂźtre Vasseur se tenait sur le palier, impeccable dans son manteau sombre.
â Bonsoir, Ătienne. Votre pĂšre mâenvoie. Il dit quâil veut se rendre.
Puis, plus bas :
Dans la journĂ©e, Ătienne reçut des messages de collĂšgues. Certains courts : âOn sait.â âTiens bon.â âOn est avec toi.â D'autres maladroits, trop prudents, dĂ©jĂ contaminĂ©s par le doute public : âDis-nous si tu as besoin de parler.â Il ne rĂ©pondit presque pas. La rumeur a une odeur particuliĂšre. MĂȘme quand elle ne vous atteint pas directement, elle entre par les vĂȘtements des autres.
Il pensa Ă la premiĂšre accusation, six ans plus tĂŽt. Ă l'Ă©poque, les journaux spĂ©cialisĂ©s avaient parlĂ© d'un âjeune hĂ©ritier fragileâ, de âtensions internesâ, de âdĂ©part prĂ©cipitĂ©â. Les mots avaient Ă©tĂ© choisis pour ne pas salir trop ouvertement la famille, mais assez pour le rendre infrĂ©quentable. On ne l'avait pas condamnĂ©. On l'avait rendu gĂȘnant. C'Ă©tait souvent plus efficace.
Cette fois, il regarda son téléphone posé sur la table et décida qu'il ne supplierait personne de le croire. La vérité ne gagnerait pas parce qu'il paraßtrait plus triste ou plus noble que Marc. Elle gagnerait parce qu'on l'organiserait mieux que le mensonge. C'était moins romantique. C'était plus solide.
Camille voulut sortir acheter du pain, simplement pour respirer hors de l'appartement. Ătienne refusa d'abord. Puis il vit son visage se fermer, et il comprit qu'il Ă©tait en train de la protĂ©ger comme on enferme. Ils descendirent donc ensemble jusqu'Ă une boulangerie de quartier. La boulangĂšre reconnut vaguement Ătienne, hĂ©sita, puis lui tendit la baguette en disant seulement : âBon courage, monsieur.â
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Cette phrase minuscule lui fit plus de bien que les grands messages. Elle ne disait pas : je sais tout. Elle ne disait pas : je vous crois. Elle disait seulement : j'ai vu qu'il vous arrive quelque chose et je ne vais pas ajouter du bruit. Dans une époque qui commente tout, cette retenue ressemblait à de la bonté.
â Et quâil ne vivra pas jusquâĂ demain si vous ne venez pas maintenant.