Chapitre 07 - Clara

Chapter 07 - Chapitre 07 - Clara
Le nom Clara ne disait rien Ă Morgan, et câĂ©tait prĂ©cisĂ©ment cela qui le rendait dangereux. Dans les affaires de famille, les noms inconnus sont rarement innocents. Ils dorment dans les tiroirs parce que quelquâun a payĂ© pour quâils ne deviennent jamais des prĂ©noms prononcĂ©s Ă table.
Ethan tenait encore la bague entre ses doigts. Il semblait incapable de comprendre quâun objet lui avait Ă©chappĂ© dans sa propre main. Evelyn fixait le petit papier comme une femme qui reconnaĂźt un couteau quâelle avait elle-mĂȘme cachĂ©.
â Qui est Clara ? demanda Morgan.
Personne ne répondit.
Brooke regarda sa mĂšre, puis Ethan.
â Maman ?
Evelyn retrouva son masque avec une rapidité presque admirable.
â Une domestique, sans doute. Ta grand-mĂšre en employait beaucoup.
Morgan pensa Ă Marguerite, qui connaissait les prĂ©noms des femmes de mĂ©nage, les anniversaires des chauffeurs, les allergies des livreurs. Jamais elle nâaurait rĂ©duit quelquâun à « une domestique » dans une lettre secrĂšte.
â Tu mens, dit-elle simplement.
Ethan serra la bague.
â Morgan, donne-moi vingt-quatre heures. Je peux dĂ©couvrirâ
â Tu avais vingt mois.
Il baissa les yeux.
Cette phrase lui fit mal. Elle le méritait.
GĂ©rald prit le papier avec une pince fine quâil sortit de sa mallette. Il lâenferma dans une petite enveloppe transparente.
â Lâencre est ancienne. Nous ferons analyser.
Le dĂźner dâEvelyn se vida sans bruit. Les invitĂ©s avaient retrouvĂ© leur dignitĂ© tardive, celle des gens qui partent dĂšs que le scandale cesse dâĂȘtre divertissant et commence Ă pouvoir citer des noms. Morgan attendit quâils disparaissent tous. Elle avait appris auprĂšs de sa grand-mĂšre quâil ne fallait jamais quitter une piĂšce avant dâavoir vu qui restait.
RestĂšrent Evelyn, Ethan, Brooke, GĂ©rald, et Adrien Morel retenu dans le salon par les enquĂȘteurs.
â Clara Moreau, dit soudain Brooke.
Evelyn se tourna vers elle.
â Tais-toi.
Le ton nâĂ©tait plus mondain. Il Ă©tait maternel dans ce quâil avait de plus laid : lâhabitude de confondre enfant et propriĂ©tĂ©.
Brooke pĂąlit, mais continua.
â Jâai vu ce nom dans les carnets de papa. Quand jâĂ©tais petite. Il y avait des virements mensuels. Toujours le mĂȘme jour.
â Brooke.
â Et une adresse Ă Queens.
Morgan sentit quelque chose bouger sous lâhistoire, comme une nappe quâon tire trop vite.
â Qui Ă©tait-elle pour votre pĂšre ?
Evelyn eut un rire sec.
â Votre imagination est vulgaire.
â Non, rĂ©pondit Morgan. Vulgaire, câest dâutiliser un faux rapport mĂ©dical pour voler une morte.
Ethan leva enfin les yeux vers sa mĂšre.
â RĂ©ponds.
CâĂ©tait peut-ĂȘtre la premiĂšre fois de sa vie quâil lui parlait sans demander permission.
Evelyn ne répondit pas. Mais ses doigts tremblaient sur la table.
Le lendemain, Morgan fit ce que font les femmes qui ont survécu aux belles phrases : elle prit un train. Pas pour fuir. Pour vérifier.
GĂ©rald avait retrouvĂ© lâadresse de Queens. Un immeuble de briques, modeste, avec des pots de basilic sur le rebord des fenĂȘtres et une boĂźte aux lettres cabossĂ©e. Une vieille femme ouvrit au troisiĂšme coup.
Elle avait des cheveux blancs trĂšs courts, un cardigan vert, et des yeux dâun bleu presque cruel de luciditĂ©.
â Vous ĂȘtes Morgan, dit-elle.
Ce nâĂ©tait pas une question.
Morgan sentit son souffle se suspendre.
â Vous ĂȘtes Clara ?
La vieille femme posa une main sur le battant de la porte.
â Jâai Ă©tĂ© la premiĂšre fiancĂ©e dâEthan Vance pĂšre. Avant quâEvelyn ne dĂ©cide que lâamour ne rapportait pas assez.
Dans la petite entrĂ©e, derriĂšre Clara, une photographie accrochĂ©e au mur montrait un homme que Morgan reconnut grĂące Ă la voix du train : son pĂšre, Philippe, debout Ă cĂŽtĂ© de Marguerite et dâun jeune homme qui ressemblait terriblement Ă Ethan.
Clara suivit son regard.
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â Votre pĂšre nâest pas mort dâun infarctus, ma petite. Il allait empĂȘcher un mariage.
Morgan nâavait pas encore franchi le seuil que tout son passĂ© venait dĂ©jĂ de changer de nom.