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Chapitre 02 - Le second cachet

Chapter 02 - Chapitre 02 - Le second cachet

GĂ©rald Delorme n’avait jamais aimĂ© les piĂšces trop dorĂ©es. Il disait que les dorures servaient souvent Ă  empĂȘcher les hommes honnĂȘtes de voir la poussiĂšre. C’était un avocat mince, presque effacĂ©, avec une moustache grise et des lunettes qu’il nettoyait quand il s’apprĂȘtait Ă  dire une vĂ©ritĂ© dĂ©sagrĂ©able.

Il s’arrĂȘta Ă  deux pas de Morgan, l’enveloppe dans la main. Personne ne respirait vraiment. MĂȘme les serveurs, formĂ©s Ă  disparaĂźtre, restaient figĂ©s prĂšs de la desserte, les doigts serrĂ©s autour d’une carafe d’eau.

— Madame, dit-il.

Il ne l’appelait jamais Morgan en public. Cette dĂ©licatesse vieille France, qu’Evelyn trouvait ridicule, avait soudain la force d’un mur.

Ethan se redressa.

— Qu’est-ce que c’est encore ?

Gérald posa sur lui un regard bref, presque triste.

— Une prĂ©caution de votre future ex-fiancĂ©e, monsieur. Ou plutĂŽt de sa grand-mĂšre.

Le mot « ex » traversa la table comme un courant d’air. Evelyn se mit debout.

— Vous dĂ©passez les bornes. Ce dĂ©jeuner est une rĂ©union privĂ©e.

— Justement, madame, rĂ©pondit GĂ©rald. Les rĂ©unions privĂ©es sont celles oĂč l’on se permet les phrases qu’on nierait ensuite.

Morgan prit la petite enveloppe. Elle sentit sous ses doigts l’irrĂ©gularitĂ© du papier, plus Ă©pais que celui du club, plus ancien aussi. Sa grand-mĂšre achetait ce papier dans une boutique prĂšs du Bon MarchĂ©. Elle disait qu’une lettre importante devait avoir un poids dans la main, sinon les hommes pressĂ©s la jetaient comme une facture.

Morgan ne l’ouvrit pas tout de suite. Elle regarda Ethan.

Il avait ce visage qu’elle lui connaissait dans les moments de crise : calme en surface, violent en dessous. Un visage d’homme qui s’imaginait encore qu’un bon ton pouvait annuler une mauvaise action.

— Tu ne peux pas casser une fusion sur une Ă©motion, dit-il.

— Ce n’est pas une Ă©motion.

Elle glissa l’enveloppe contre son sac.

— C’est une consĂ©quence.

Brooke, de l’autre cĂŽtĂ© de la table, fixait la bague. Depuis le dĂ©but, elle n’avait pas eu le sourire moqueur d’Evelyn ni l’impatience d’Ethan. Elle ressemblait plutĂŽt Ă  quelqu’un qui reconnaissait le son d’un meuble qui se fissure parce qu’elle dormait depuis des annĂ©es dans la mĂȘme maison.

— Morgan, murmura-t-elle, tu ne devrais pas rentrer seule ce soir.

Evelyn se tourna vers sa fille.

— Brooke.

Un seul prénom, et toute une enfance de dressage dedans.

Morgan entendit. Elle rangea l’enveloppe, se leva et reprit la bague entre deux doigts. Elle ne la remit pas dans l’écrin. Elle la posa dans la main d’Ethan, paume ouverte. Le diamant sembla soudain plus petit.

— Elle appartenait à ma grand-mùre. Fais attention. C’est la seule chose, aujourd’hui, qui ait encore une valeur sentimentale.

Ethan serra les doigts sur la bague.

— Tu vas le regretter.

Morgan prit son manteau.

— Non. Je regrette surtout d’avoir attendu.

Dans le couloir du club, loin des fleurs blanches et des regards, l’air sentait le bois cirĂ© et la pluie sur les parapluies. Morgan marcha jusqu’à l’ascenseur sans se retourner. GĂ©rald la suivait Ă  deux pas. Il savait qu’elle avait besoin d’un tĂ©moin, pas d’un bras.

Lorsque les portes se refermĂšrent, elle ouvrit enfin la seconde enveloppe.

Il y avait trois choses Ă  l’intĂ©rieur : une photographie ancienne de Marguerite avec une jeune Evelyn, un reçu d’hĂŽtel datĂ© de vingt-neuf ans plus tĂŽt, et une clĂ© plate portant le numĂ©ro 17.

Morgan sentit son ventre se nouer.

— GĂ©rald
 pourquoi ma grand-mĂšre avait-elle une photo d’Evelyn ?

L’avocat ne rĂ©pondit pas tout de suite. Les chiffres de l’ascenseur descendaient lentement, Ă©tage aprĂšs Ă©tage.

— Parce que votre grand-mĂšre connaissait cette famille bien avant vous, dit-il enfin. Et parce qu’elle avait peur qu’un jour ils essaient de prendre ce qu’elle vous avait laissĂ©.

L’ascenseur s’ouvrit sur le hall. Le tĂ©lĂ©phone de Morgan vibra. Un message de Brooke apparut, sans formule, sans ponctuation inutile : « Ils ont ouvert la maison de Long Island. La piĂšce rouge aussi. »

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Morgan relut deux fois ces mots.

Elle ignorait encore ce qu’était la piĂšce rouge, mais elle comprit aussitĂŽt que la rupture n’était pas le dĂ©but de l’histoire. C’était seulement la porte qu’on venait enfin d’ouvrir.

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