Chapitre 12 - La voix de Richard

Chapter 12 - Chapitre 12 - La voix de Richard
Lâatelier de Montauk avait gardĂ© lâodeur des hommes qui nâont pas su demander pardon de leur vivant : bois humide, tabac froid, papier jauni, mer trop proche. Morgan entra la premiĂšre. Elle ne savait pas pourquoi. Peut-ĂȘtre parce que les morts de sa famille lâavaient appelĂ©e depuis trop longtemps pour quâelle laisse Ethan ouvrir la porte.
Clara sâarrĂȘta sur le seuil. Ses yeux se posĂšrent sur le bureau, sur le fauteuil, sur une Ă©charpe grise oubliĂ©e au dossier.
â Il la portait Ă Paris, murmura-t-elle.
Personne ne rĂ©pondit. Il y a des douleurs qui nâont pas besoin de tĂ©moins bruyants.
GĂ©rald vĂ©rifia le magnĂ©tophone. La bande Ă©tait ancienne mais intacte. Il fallait la manipuler avec prudence. Ethan, lui, fixait lâenveloppe adressĂ©e Ă Marguerite. LâĂ©criture de son pĂšre, penchĂ©e, Ă©lĂ©gante, lui Ă©tait familiĂšre et soudain Ă©trangĂšre.
Morgan ouvrit lâenveloppe.
« Marguerite,
Si Philippe est mort, câest que je nâai pas rĂ©ussi Ă lâarrĂȘter Ă temps. Pas Ă lâarrĂȘter de parler. Ă lâarrĂȘter de monter dans ce train. Evelyn savait. Morel savait. Et moi, jâai su trop tard. »
Elle dut poser la lettre sur le bureau pour continuer.
Le magnĂ©tophone craqua. Puis la voix de Richard Vance remplit lâatelier, plus grave que celle dâEthan, plus lasse aussi.
â Je laisse ceci parce quâEvelyn ne peut pas dĂ©truire toutes les voix. Philippe avait dĂ©couvert la caisse noire. Il avait dĂ©couvert Brooke. Il voulait convaincre Marguerite de rendre publics les documents aprĂšs le mariage annulĂ©. Evelyn a organisĂ© un rendez-vous dans le train. Pas pour le tuer. Pour lui faire peur. Mais Morel lui avait donnĂ© un calmant. Trop fort. Philippe est mort avant Lyon.
Morgan porta une main Ă son ventre. Pas de cri. Pas de grand effondrement. Seulement cette nausĂ©e froide quâont les vĂ©ritĂ©s attendues quand elles arrivent enfin.
Ethan murmura :
â Mon pĂšre a couvert ça.
La voix de Richard continua :
â Jâai couvert par lĂąchetĂ©. Parce que jâavais un fils, une fille que je ne pouvais pas reconnaĂźtre, une entreprise dĂ©jĂ infectĂ©e, et une femme qui savait transformer chaque faute en dette. Marguerite, si tu entends ceci, protĂšge Morgan. Elle ne doit jamais Ă©pouser mon fils si Evelyn tient encore les comptes.
La bande sâarrĂȘta sur un souffle.
Dans lâatelier, la mer cognait contre les rochers avec une rĂ©gularitĂ© presque cruelle.
Brooke se mit à genoux, non par théùtre, mais parce que ses jambes lùchÚrent. Clara alla vers elle, lentement, comme on approche un animal blessé. Elle ne la toucha pas tout de suite.
â Je suis lĂ , dit-elle simplement.
Brooke leva les yeux.
â Vous ne me connaissez pas.
â Non. Mais je tâai attendue.
Cette phrase ouvrit quelque chose dans la piĂšce. MĂȘme Morgan dut dĂ©tourner le regard.
Ethan prit la lettre de son pĂšre. Ses doigts tremblaient.
â Morgan, je ne savais pas pour ton pĂšre.
â Non.
Il releva la tĂȘte, presque soulagĂ© par ce mot.
Elle ajouta :
â Mais tu savais comment me faire honte devant tes investisseurs. Tu savais que ta mĂšre me traitait comme une serrure. Tu savais que tu voulais ma fortune plus que ma confiance.
Le soulagement disparut.
â Oui.
Ce oui, au moins, était propre.
Gérald rangea la bande dans un boßtier scellé.
â Avec ça, nous pouvons rouvrir beaucoup de portes.
â Et en fermer certaines, dit Morgan.
Elle regarda Ethan.
â Tu vas devoir choisir. Pas entre ta mĂšre et moi. Ce choix-lĂ est dĂ©jĂ terminĂ©. Entre la vĂ©ritĂ© et le nom Vance.
Ethan serra la lettre de son pĂšre.
â Je tĂ©moignerai.
Le téléphone de Gérald vibra. Il lut le message et pùlit.
â Evelyn vient de convoquer le conseil pour demain matin. Ordre du jour : incapacitĂ© stratĂ©gique de Morgan Devereux Ă gĂ©rer les contrats internationaux.
Morgan observa la mer par la fenĂȘtre sale.
Demain, Evelyn ne jouerait plus à la mÚre humiliée. Elle sortirait les armes légales.
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Morgan prit la lettre de Richard, la glissa dans son sac et dit seulement :
â Alors demain, nous apporterons les morts avec nous.