Chapitre 03 - La piĂšce rouge

Chapter 03 - Chapitre 03 - La piĂšce rouge
La pluie tomba toute la nuit sur Manhattan avec une obstination de vieille concierge. Elle frappait les vitres de lâhĂŽtel en petits coups rĂ©guliers, comme si quelquâun demandait Ă entrer sans se dĂ©cider Ă parler.
Morgan ne dormit pas. Elle posa la photographie sur le bureau, sous la lampe, puis le reçu dâhĂŽtel, puis la clĂ© numĂ©ro 17. Elle les aligna comme on aligne des preuves quand lâĂ©motion menace de les mĂ©langer.
Sur la photo, sa grand-mĂšre Marguerite souriait Ă peine. Elle portait un foulard bleu marine et ce manteau camel dont Morgan se souvenait encore, avec une odeur de lavande et de tabac froid dans les poches. Ă cĂŽtĂ© dâelle, une jeune Evelyn, vingt-neuf ou trente ans, regardait ailleurs. Pas vers lâobjectif. Vers quelquâun quâon avait dĂ©coupĂ© du cadre.
Ce détail fit plus peur à Morgan que tout le reste.
Ă sept heures, elle descendit prendre un cafĂ© dans le petit salon de lâhĂŽtel. Elle nâavait plus la force des grands endroits. Elle voulait une tasse Ă©paisse, le bruit des journaux quâon dĂ©plie, une femme ĂągĂ©e qui demande du lait chaud avec politesse. Quelque chose de normal, mĂȘme empruntĂ©.
Gérald arriva avec un dossier sous le bras.
â Jâai fait vĂ©rifier le numĂ©ro de la clĂ©.
Morgan reposa sa tasse.
â Et ?
â Ce nâest pas un coffre bancaire. Câest une consigne privĂ©e. Ancien dĂ©pĂŽt dâarchives Devereux, Ă Brooklyn. Votre grand-mĂšre y a placĂ© des documents jusquâĂ sa mort.
â Pourquoi ne mâen a-t-elle jamais parlĂ© ?
Gérald Îta ses lunettes.
â Parce quâelle vous aimait assez pour espĂ©rer que vous nâen auriez jamais besoin.
Ce genre de phrase aurait pu ĂȘtre belle dans une autre vie. Ce matin-lĂ , elle fit simplement mal.
Ils prirent un taxi jusquâĂ Brooklyn. La ville glissait derriĂšre les vitres, grise et immense, avec ses vendeurs de cafĂ©, ses cyclistes trempĂ©s, ses femmes qui marchaient vite en tenant leur sac contre elles. Morgan pensa aux petits matins de Paris avec sa grand-mĂšre, au marchĂ© de la rue Cler, aux bouquets de tulipes posĂ©s dans lâĂ©vier, Ă cette façon quâavait Marguerite de prĂ©parer les Ćufs sans jamais oublier le sel.
Le dĂ©pĂŽt dâarchives se trouvait entre un atelier de menuiserie et une ancienne imprimerie. Un homme en cardigan vĂ©rifia la clĂ©, le passeport, puis leur fit signer un registre papier qui sentait lâhumiditĂ©.
â Box 17, dit-il. Personne nâest venu depuis trois ans. Sauf hier.
Morgan se figea.
â Hier ?
Lâhomme consulta son Ă©cran.
â Une femme. Blonde. ĂlĂ©gante. Elle avait un mandat.
GĂ©rald blĂȘmit.
â Evelyn.
Le box 17 Ă©tait une piĂšce Ă©troite, peinte dâun rouge sombre qui avait dĂ» paraĂźtre chic autrefois et qui, sous les nĂ©ons, ressemblait Ă une blessure ancienne. Trois cartons manquaient sur lâĂ©tagĂšre du haut. Ă leur place, la poussiĂšre dessinait des rectangles nets.
Morgan avança lentement. Elle toucha la trace vide du bout des doigts.
â Quâest-ce quâils ont pris ?
GĂ©rald ouvrit lâinventaire fixĂ© derriĂšre la porte. Son visage changea.
â Les contrats originaux de cession. Une sĂ©rie de lettres. Et un enregistrement audio.
â De qui ?
Il avala sa salive.
â De votre pĂšre.
Le pĂšre de Morgan Ă©tait mort quand elle avait dix-sept ans, officiellement dâun infarctus dans un train entre Lyon et Paris. Sa grand-mĂšre nâavait jamais contestĂ© cette version, mais elle cessait toujours de parler dĂšs que quelquâun prononçait le mot train.
Dans un tiroir restĂ© fermĂ©, Morgan trouva un carnet mince. La premiĂšre page portait une phrase de Marguerite : « Sâils ont pris les originaux, cherche ce qui nâintĂ©resse jamais les voleurs : les doubles mal rangĂ©s. »
Sous le carnet, une enveloppe plus petite contenait une clé USB rouge.
Morgan la prit.
Au mĂȘme instant, son tĂ©lĂ©phone vibra encore. Message dâun numĂ©ro inconnu : « Ne lâĂ©coute pas. Ta grand-mĂšre a menti sur ton pĂšre. »
Le monde sembla se réduire au bruit de la pluie contre le toit du dépÎt.
Gérald posa une main sur le chambranle.
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â Morgan, il faut partir.
Mais elle ne bougea pas. La clé USB pesait à peine quelques grammes dans sa paume, et pourtant elle venait de devenir plus lourde que tout son avenir avec Ethan.