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Chapitre 07 - Camille

Chapter 07 - Chapitre 07 - Camille

On verrouilla la propriété en moins de cinq minutes.

Les portails furent fermĂ©s, les routes privĂ©es surveillĂ©es, les employĂ©s rassemblĂ©s dans le grand hall. Les Thornton savaient organiser une chasse. C’était peut-ĂȘtre ce qu’ils faisaient de mieux. Mais Jason connaissait la maison depuis l’enfance: les passages de service, les escaliers rĂ©servĂ©s au personnel, les portes que personne ne regardait parce qu’elles semblaient appartenir aux murs.

Il avait disparu avec une mallette médicale.

Et une clĂ© de l’aile est.

Claire revint auprĂšs d’Ethan malgrĂ© l’interdiction du mĂ©decin remplaçant appelĂ© en urgence. Bellanger, lui, Ă©tait retenu par la police dans une piĂšce voisine. Sa voix traversait parfois les murs: indignation, menace, puis silence.

Ethan avait les yeux ouverts.

Plus longtemps cette fois.

Son visage portait la fatigue de quelqu’un qui revient d’un pays sans mots. Claire s’assit prĂšs de lui, la robe dĂ©sormais tachĂ©e au bas par la poussiĂšre du couloir.

— Qui est Camille ? demanda-t-elle.

Ses paupiĂšres tremblĂšrent.

— Ma fille.

Claire crut avoir mal entendu.

— Votre fille ?

Ethan bougea Ă  peine la tĂȘte.

— Pas officiellement.

Cette phrase, dans cette maison, sonnait comme une condamnation.

Marianne ferma la porte. Aubry resta prĂšs de la fenĂȘtre, grave.

Ethan cherchait ses mots. Chaque syllabe semblait lui coûter une marche.

— Avant l’accident
 Sarah Ă©tait enceinte.

Claire sentit le monde changer encore d’axe.

Sarah, sa cousine disparue, ancienne fiancĂ©e d’Ethan, portait un enfant.

— Camille ?

— NĂ©e aprĂšs. CachĂ©e. Jason l’a trouvĂ©e.

Il ferma les yeux, épuisé.

Marianne humidifia ses lĂšvres avec une compresse.

Claire ne savait plus quelle douleur choisir. La sienne semblait presque petite devant l’architecture du mensonge. Elle avait Ă©pousĂ© un homme dans le coma pour sauver une famille menacĂ©e par une dette fabriquĂ©e. Cet homme avait une fille cachĂ©e avec sa cousine disparue. Et Jason, qui contrĂŽlait la maison, avait disparu avec des mĂ©dicaments.

— OĂč est Camille ? demanda-t-elle.

Ethan ouvrit les yeux.

— Orangerie.

Aubry se redressa.

— L’ancienne orangerie ?

Marianne pĂąlit.

— Elle est condamnĂ©e depuis des annĂ©es.

— Pas condamnĂ©e, souffla Ethan. GardĂ©e.

Claire se leva.

— J’y vais.

— Non, dit Marianne.

— Si Jason l’a trouvĂ©e


— Justement.

La discussion fut interrompue par Nora Thornton, la grand-mùre d’Ethan.

Claire ne l’avait pas encore vue. On lui avait dit que la vieille dame vivait retirĂ©e dans l’aile sud, malade, dĂ©sorientĂ©e, incapable de participer au mariage. Elle entra pourtant droite malgrĂ© sa canne, robe violette sombre, cheveux blancs impeccables, yeux perçants.

— Personne ne va à l’orangerie sans moi.

Ethan la regarda.

Une émotion passa sur son visage.

— Grand-mùre.

Nora s’approcha du lit. Elle ne pleura pas. Elle posa seulement une main sur son drap.

— Tu as mis neuf mois à ouvrir les yeux, mon garçon. Essaie de ne pas refermer la bouche trop vite.

Claire resta stupéfaite.

— Vous saviez ?

— Je savais qu’on me mentait. À mon ñge, c’est presque une seconde langue.

Aubry la salua avec respect.

— Madame Thornton.

— Maütre Aubry. Vous avez mis le temps.

— Vous aussi.

Un mince sourire passa entre eux. Claire comprit qu’ils s’étaient connus bien avant ce soir. Peut-ĂȘtre par sa mĂšre. Peut-ĂȘtre par Nora Delmas. Encore un couloir secret dans la maison.

Nora se tourna vers Claire.

— Jason a enfermĂ© beaucoup de choses dans l’orangerie. Des papiers, des employĂ©s trop bavards, peut-ĂȘtre une enfant. Mais il ne l’aurait jamais fait sans une raison immĂ©diate.

— Laquelle ?

— Le mariage.

La vieille femme dĂ©signa l’alliance au doigt de Claire.

— Tant qu’Ethan Ă©tait cĂ©libataire et dĂ©clarĂ© incapable, Jason pouvait gĂ©rer la majoritĂ© des dĂ©cisions de la fondation. Mais votre mariage, ma chĂšre, change tout.

— Je croyais que ce mariage l’arrangeait.

— Il l’arrangeait si vous Ă©tiez docile et si Ethan mourait sans se rĂ©veiller.

Claire sentit la nausée.

— Et maintenant ?

Nora répondit froidement:

— Maintenant vous ĂȘtes l’épouse lĂ©gitime d’un homme rĂ©veillĂ©, vous avez accĂšs Ă  des documents que votre mĂšre a protĂ©gĂ©s, et vous ĂȘtes peut-ĂȘtre la seule personne que Camille suivra si elle a le sang des Delmas.

Claire regarda Ethan.

Il avait refermé les yeux, mais sa main serrait faiblement la sienne.

— Pourquoi moi ? demanda-t-elle.

Nora eut une douceur brĂšve.

— Parce que les femmes de cette famille ont toujours cru devoir sauver les hommes. Cette fois, il faudra surtout sauver les filles.

Ils partirent vers l’orangerie Ă  la tombĂ©e de la nuit: Claire, Nora, deux policiers, Marianne et Aubry. Le bĂątiment se trouvait derriĂšre la maison principale, au bout d’une allĂ©e de buis, sous des vitres anciennes couvertes de mousse.

La porte était entrouverte.

À l’intĂ©rieur, une odeur d’agrumes morts, de terre humide et de mĂ©dicaments flottait dans l’air.

Puis une petite voix demanda:

— Maman ?

Claire s’arrĂȘta.

Dans l’ombre, une fillette de huit ans apparut, brune, trĂšs pĂąle, tenant contre elle une poupĂ©e sans bras.

Le nom de Camille produisit dans la chambre une Ă©motion que Claire n’aurait pas su dĂ©crire. Pas seulement de la surprise. Une responsabilitĂ© soudaine, presque physique. Une enfant existait quelque part dans les murs de cette histoire, et les adultes, tous les adultes, avaient dĂ©jĂ  Ă©chouĂ© Ă  la mettre au centre.

Nora Thornton observa Claire avec une attention nouvelle. Peut-ĂȘtre cherchait-elle Ă  savoir si la jeune femme allait, comme tant d’autres, se rĂ©fugier derriĂšre son propre malheur. Claire y pensa une seconde. Elle aurait pu dire: ce n’est pas mon enfant, pas ma famille, pas mon crime. Cela aurait mĂȘme Ă©tĂ© vrai.

Mais sa mĂšre lui avait appris qu’une vĂ©ritĂ© qui traverse votre chemin devient un peu votre affaire. Pas votre fardeau entier. Pas votre identitĂ©. Votre affaire, assez pour ne pas dĂ©tourner les yeux.

Alors Claire ne détourna pas les yeux.

Marianne apporta un dĂ©tail que personne ne lui avait demandĂ©: Ethan, avant son coma profond, avait murmurĂ© plusieurs fois le prĂ©nom Camille pendant une nuit de fiĂšvre. Bellanger avait notĂ© “confusion affective”. Jason avait ordonnĂ© que la mention disparaisse du dossier.

— Je l’ai recopiĂ©e ailleurs, dit-elle.

Claire la regarda.

— OĂč ?

Marianne désigna sa tempe.

— Dans la seule archive qu’ils ne pouvaient pas saisir sans me tuer.

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Cette femme discrĂšte, qui changeait les draps et baissait les yeux devant les costumes, venait de lui rappeler qu’une rĂ©sistance ne ressemble pas toujours Ă  un coup d’éclat. Parfois, elle consiste Ă  mĂ©moriser un mot que tout le monde veut effacer.

Et autour de son cou, elle portait la clé numéro 14.

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