Chapitre 03 - La chambre qui écoutait

Chapter 03 - Chapitre 03 - La chambre qui écoutait
Claire ne dormit pas.
Elle sâassit dans le fauteuil prĂšs du lit, la robe froissĂ©e autour dâelle comme une peau Ă©trangĂšre, les yeux fixĂ©s sur le cadre au-dessus de la porte. La petite lumiĂšre rouge ne clignotait plus. Cela la rendait plus inquiĂ©tante encore. Une camĂ©ra Ă©teinte peut ĂȘtre un mensonge. Une camĂ©ra invisible peut ĂȘtre une habitude.
Ethan avait replongé dans un silence profond.
Mais cette fois, Claire ne le regardait plus comme un homme endormi.
Elle le regardait comme un témoin enfermé dans son propre corps.
Ă cinq heures du matin, une infirmiĂšre entra. Petite femme brune dâune cinquantaine dâannĂ©es, blouse crĂšme, cheveux attachĂ©s, visage fermĂ© par la fatigue. Elle portait un plateau avec des compresses, un carnet et un tensiomĂštre.
â Je suis Marianne, dit-elle. Je mâoccupe de monsieur Thornton les matins.
Claire remarqua que Marianne ne disait pas âEthanâ. Elle ne disait pas non plus âvotre mariâ. Chaque mot semblait pesĂ©.
â Il a eu une nuit calme ?
Claire hésita.
Le regard de Marianne passa rapidement vers le cadre au-dessus de la porte.
Puis vers Claire.
Un avertissement sans parole.
â Calme, rĂ©pondit Claire.
Marianne baissa les yeux, nota quelque chose dans le carnet.
â Le docteur Bellanger viendra Ă neuf heures. Il ne faut pas rester seule avec lui pendant les soins.
â Avec le docteur ?
â Avec personne.
La phrase fut prononcĂ©e si doucement quâelle aurait pu ĂȘtre une remarque mĂ©dicale. Claire sentit pourtant quâelle venait de recevoir la premiĂšre main tendue depuis son arrivĂ©e.
â Marianne, dit-elle, qui Ă©tait lâancienne fiancĂ©e dâEthan ?
LâinfirmiĂšre se figea.
â Qui vous a parlĂ© dâelle ?
â Jason.
Marianne ferma le carnet.
â Alors oubliez ce quâil a dit.
â Elle sâappelait comment ?
Un silence.
â Sarah Blanchard.
â Elle est morte ?
Marianne regarda de nouveau le cadre.
â Dans cette maison, certaines morts servent surtout Ă clore des questions.
Avant que Claire puisse rĂ©pondre, la porte sâouvrit sur Bellanger.
Le mĂ©decin avait une soixantaine dâannĂ©es, les cheveux blancs parfaitement coupĂ©s, une assurance de vieux praticien attachĂ© aux grandes familles. Il salua Claire avec une politesse si froide quâelle sut immĂ©diatement quâil ne la respectait pas. Il la classait.
Jeune. Achetée. Utile. Remplaçable.
â Madame Thornton. Vous devriez vous reposer.
â Jâaimerais assister aux soins de mon mari.
â Ce nâest pas nĂ©cessaire.
â Je suis son Ă©pouse maintenant, non ?
Le mot sembla déranger tout le monde, y compris elle.
Bellanger lui adressa un sourire mince.
â Juridiquement, oui. MĂ©dicalement, vous nâavez aucune compĂ©tence.
Marianne, derriĂšre lui, ne bougea pas.
Le mĂ©decin ouvrit lâarmoire avec une clĂ© identique Ă celle de Jason. Il prĂ©para une injection. Claire vit Marianne crispĂ©e. Pas beaucoup. Juste assez.
â Quâest-ce que câest ? demanda Claire.
â Un sĂ©datif lĂ©ger.
â Pourquoi ? Il est dĂ©jĂ dans le coma.
Bellanger leva lentement les yeux.
â Votre Ă©motion vous fait poser des questions maladroites.
Claire sentit la colĂšre lui Ă©claircir lâesprit.
â Et votre rĂ©ponse ne les rend pas inutiles.
Le médecin posa la seringue.
Marianne toussa légÚrement.
Dans le lit, le moniteur Ă©mit un bip diffĂ©rent. Ethan nâavait pas bougĂ©, mais son rythme avait changĂ©. Claire vit les yeux de Bellanger sây accrocher.
â Sortez, dit-il Ă Marianne.
â Je dois inscrire les constantes.
â Sortez.
Claire comprit quâelle devait faire quelque chose maintenant, pas dans une minute. Elle prit son tĂ©lĂ©phone, feignit de le consulter, et lança lâenregistrement audio.
â Si vous administrez un sĂ©datif Ă mon mari, docteur, je veux savoir pourquoi et je veux le voir notĂ© dans le dossier.
Bellanger la fixa.
â Jason mâavait prĂ©venu que vous pourriez devenir difficile.
â Difficile veut dire quoi, dans votre vocabulaire ?
â Instable, si vous prĂ©fĂ©rez le terme exact.
Marianne laissa tomber le carnet.
Le bruit sec interrompit la scĂšne.
Bellanger se retourna vers elle.
â Ramassez-le.
Marianne ne bougea pas.
â Non.
Un mot minuscule.
Mais dans cette chambre surveillée, il résonna comme une alarme.
Bellanger prit son téléphone.
â Jason doit ĂȘtre informĂ©.
Claire sâavança vers le lit.
â De quoi ? Quâune infirmiĂšre refuse une injection non expliquĂ©e ?
Il la regarda avec une dureté nouvelle.
â Vous ne savez vraiment pas ce que vous avez signĂ© hier.
â Un acte de mariage.
â Pas seulement.
Il sortit, furieux, laissant la seringue sur le plateau.
Marianne verrouilla aussitĂŽt la porte.
â Ăcoutez-moi bien, dit-elle. Vous avez moins de dix minutes avant que Jason arrive.
Claire sentit ses jambes devenir faibles.
â Ethan sâest rĂ©veillĂ© cette nuit.
Marianne ferma les yeux, comme si elle avait attendu cette phrase et redoutĂ© de lâentendre.
â Il vous a parlĂ© ?
â Il mâa dit de ne pas faire confiance Ă Jason. Puis il a dit: camĂ©ra.
Marianne se tourna vers le cadre.
â Alors il se souvient.
â De quoi ?
LâinfirmiĂšre sortit de sa poche une petite clĂ© plate et lâenfonça derriĂšre le pied du lit. Un tiroir secret sâouvrit dans la boiserie.
Ă lâintĂ©rieur, il y avait une enveloppe bleue.
â De la raison pour laquelle Sarah Blanchard a disparu.
Claire prit lâenveloppe.
Au mĂȘme moment, des pas rapides montĂšrent dans le couloir.
Avant le retour de Bellanger, Marianne eut le temps de glisser une prĂ©cision qui resta dans la tĂȘte de Claire comme une Ă©charde.
â Ne buvez rien quâon ne vous apporte pas sous capsule fermĂ©e.
â Vous parlez du champagne ?
â Je parle de tout.
LâinfirmiĂšre nâajouta rien, mais Claire pensa au verre de lait chaud quâune gouvernante avait voulu lui faire boire aprĂšs la cĂ©rĂ©monie, avec un sourire de circonstance et lâordre de Jason: âIl faut que la mariĂ©e dorme.â Elle lâavait laissĂ© sur une commode, intact. Ă ce moment-lĂ , elle avait cru Ă une dĂ©licatesse maladroite. Elle comprenait maintenant quâune maison peut vous endormir avec des gestes trĂšs doux.
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Elle pensa aussi Ă Ethan, seul pendant des mois, nourri, lavĂ©, dĂ©placĂ©, mĂ©dicamentĂ© par des gens dont certains le voulaient peut-ĂȘtre silencieux. Lâhorreur nâĂ©tait pas seulement quâon lâait maintenu immobile. Lâhorreur Ă©tait quâon ait transformĂ© cette immobilitĂ© en routine respectable.
Jason nâĂ©tait pas seul.