Chapitre 15 - La clé autour du cou

Chapter 15 - Chapitre 15 - La clé autour du cou
Camille avait disparu pendant douze minutes.
Douze minutes seulement.
Le temps pour une psychologue dâaller chercher un verre dâeau, pour un policier de rĂ©pondre Ă un appel de procĂ©dure, pour une maison trop grande de rappeler quâelle possĂ©dait plus de couloirs que de protections.
Jason avait laissĂ© un message sur lâoreiller de lâenfant.
âJe reprends ce qui aurait dĂ» ĂȘtre Ă moi.â
Sarah voulut courir dans toutes les directions Ă la fois. Nora donna des ordres. Ethan tenta de se lever et sâeffondra presque, rattrapĂ© par Marianne. Claire, elle, resta immobile une seconde de trop.
Puis elle pensa Ă Camille dans lâorangerie.
âTout le monde dit ça quand il veut quâon croit un autre mensonge.â
Une enfant qui savait déjà se méfier des sauveurs.
â Il ne peut pas aller loin, dit Claire.
Aubry consultait les plans de la propriété.
â Il connaĂźt les tunnels de service.
â Il veut la clĂ©.
â Il lâa dĂ©jĂ , dit Sarah dâune voix blanche. Elle la portait.
Claire secoua la tĂȘte.
â Non. Camille est intelligente.
Elle courut vers la chambre de la fillette. Sur la coiffeuse, la poupée sans bras était posée face contre le bois. Claire la retourna doucement.
Autour du cou de la poupée pendait la vraie clé.
La chaĂźne que Camille portait depuis lâorangerie Ă©tait un leurre.
Nora laissa échapper un rire tremblant.
â Sang Delmas.
Sarah pleura de soulagement et de terreur mĂȘlĂ©s.
â Il va sâen apercevoir.
â Alors il faut le trouver avant.
Claire regarda la poupĂ©e, puis la clĂ©. Jason avait besoin de lâobjet pour ouvrir la suite du coffre ou activer une preuve Ă Paris. Mais il avait surtout besoin de Camille comme lĂ©gitimitĂ©: descendante de Sarah, petite-fille de Nora Delmas, enfant dâEthan. Dans sa logique tordue, elle reprĂ©sentait la restitution de ce quâon lui avait refusĂ©.
Il ne voyait pas Camille.
Il voyait un argument.
Ils retrouvĂšrent sa trace grĂące Ă une camĂ©ra extĂ©rieure, non pas celle installĂ©e par Jason dans la chambre, mais un vieux systĂšme de jardinage que Nora avait fait poser pour surveiller les chevreuils. On y voyait une voiture de service quitter la propriĂ©tĂ© par lâallĂ©e nord.
Destination probable: lâancien aĂ©rodrome Thornton.
Ethan exigea de participer Ă lâappel avec la police. On le relia depuis son lit. Sa voix Ă©tait faible, mais chaque mot portait une autoritĂ© nouvelle, dĂ©barrassĂ©e du charme qui avait peut-ĂȘtre fait tant de dĂ©gĂąts autrefois.
â Jason a toujours aimĂ© les scĂšnes oĂč il se pense dernier survivant. Il ira Ă lâaĂ©rodrome parce que notre pĂšre y gardait lâavion privĂ©. Il voudra me faire savoir quâil part avec mon enfant.
Sarah, prĂšs de lui, murmura:
â Notre enfant.
Ethan ferma les yeux.
â Oui. Notre enfant.
Claire nota la correction. Petite. Immense.
La police encercla lâaĂ©rodrome au crĂ©puscule. Claire nâaurait pas dĂ» y aller. Personne ne voulait quâelle y aille. Mais Camille avait laissĂ© la clĂ© dans une poupĂ©e pour quâune adulte comprenne. Claire ne pouvait pas rester derriĂšre des murs Ă attendre que les hommes compĂ©tents rĂ©solvent ce que les hommes puissants avaient créé.
Elle y alla avec Sarah.
Pas seules.
Mais présentes.
LâaĂ©rodrome Ă©tait presque abandonnĂ©, un hangar gris, une piste courte, des herbes hautes. Une lumiĂšre brĂ»lait dans le bureau principal.
Jason tenait Camille prĂšs de lui. Pas violemment. Pire: avec une douceur dâoncle, la main sur son Ă©paule, comme sâil voulait montrer au monde quâil protĂ©geait ce quâil volait.
â Claire, dit-il en la voyant. Vous avez donc compris.
â Que vous nâavez pas la clĂ© ? Oui.
Son visage changea.
Il regarda le cou de Camille. La fausse chaĂźne brillait.
Camille le fixa.
â Tu nâas jamais bien regardĂ© les enfants.
Sarah étouffa un sanglot.
Jason resserra sa main sur lâĂ©paule de la fillette.
â Tu crois ĂȘtre maligne.
Claire avança dâun pas.
â Elle est maligne. Et elle nâest pas Ă vous.
â Rien ne lâĂ©tait jamais, nâest-ce pas ? Pas lâargent. Pas le nom. Pas la place. On donne tout Ă Ethan, mĂȘme quand il dort. Et moi, je devrais applaudir.
â Vous auriez pu rĂ©clamer votre nom.
â On ne donne pas un nom Ă un homme quâon a dĂ©jĂ enterrĂ© enfant.
La phrase eut un poids inattendu.
Claire vit soudain le petit garçon derriĂšre Jason. Celui Ă qui lâon avait dit quâil Ă©tait tolĂ©rĂ©, pas reconnu. Mais derriĂšre lui se trouvaient Sarah enfermĂ©e, Camille cachĂ©e, Ethan droguĂ©, Ălise morte avec ses preuves.
â Ce quâon vous a fait Ă©tait injuste, dit Claire. Ce que vous faites est impardonnable.
Jason eut un sourire brisé.
â Vous parlez comme votre mĂšre.
Il sortit un téléphone.
â Jâenvoie maintenant aux mĂ©dias les dossiers montrant quâEthan a signĂ© lâenfermement de Sarah, que Nora a su pour lâenfant, que votre pĂšre a acceptĂ© lâargent. Tout le monde tombera.
â Peut-ĂȘtre, dit Claire.
Il la regarda, surpris.
â Vous ne comprenez pas ?
â Si. Je comprends que vous croyez encore que la vĂ©ritĂ© doit ĂȘtre utilisĂ©e comme une bombe. Nous allons lâutiliser comme une porte.
Au mĂȘme moment, Ethan apparut sur lâĂ©cran gĂ©ant du hangar, connectĂ© par la police depuis sa chambre. PĂąle, affaibli, mais Ă©veillĂ©.
Jason resta figé.
â Bonjour, Jason, dit Ethan. Cette fois, je suis vivant quand tu mens.
Les policiers avancĂšrent.
Camille mordit la main de Jason et courut vers Sarah.
Tout se passa vite ensuite: Jason maßtrisé, téléphone saisi, cris, sirÚnes, Sarah serrant sa fille comme si elle voulait rattraper huit années en une étreinte impossible.
Claire resta debout au milieu du hangar.
Sur lâĂ©cran, Ethan la regardait.
â Vous aviez raison, dit-il.
â Sur quoi ?
â Il fallait sauver les filles.
Jason, menotté, se mit à rire.
â Vous pensez que câest fini ? Le coffre nâest pas la fin. Câest lâaccusation.
Claire se tourna vers lui.
â Contre qui ?
Il sourit, le visage contre le sol froid du hangar.
â Contre la femme qui a signĂ© la premiĂšre disparition.
Sur la route de lâaĂ©rodrome, Sarah ne parla presque pas. Elle tenait dans sa main un petit ruban trouvĂ© dans la chambre de Camille, un ruban bleu qui avait dĂ» attacher autrefois les cheveux de la fillette. Ses doigts le froissaient comme un chapelet.
â Si elle me dĂ©teste, dit-elle soudain, je ne pourrai mĂȘme pas lui en vouloir.
Claire répondit aprÚs un silence:
â Les enfants ne nous doivent pas de rendre nos souffrances supportables.
Sarah la regarda, surprise.
â Ălise disait cela ?
â Non. Je crois que je viens de lâapprendre.
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Cette phrase les accompagna jusquâau hangar. Claire comprit alors que sauver Camille ne signifierait pas lui offrir immĂ©diatement une famille parfaite. Cela signifierait lui rendre quelque chose de plus rare: le droit dâĂȘtre aimante ou furieuse sans quâun adulte utilise lâun contre lâautre.
Tous les regards allĂšrent vers Nora Thornton.