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Chapitre 12 - Le pĂšre de Claire

Chapter 12 - Chapitre 12 - Le pĂšre de Claire

Le pùre de Claire s’appelait Henri Moreau.

Pendant toute son enfance, elle l’avait connu debout derriĂšre le comptoir de la librairie, un crayon Ă  l’oreille, les mains tachĂ©es d’encre, la voix douce avec les clientes ĂągĂ©es et impatiente avec les reprĂ©sentants. Il avait l’air d’un homme simple, vaincu par les chiffres mais jamais par la mauvaise foi.

Ce soir-lĂ , il devint autre chose.

Un homme qui avait reçu de l’argent.

Un homme qui avait caché une absence.

Un homme qui allait peut-ĂȘtre se jeter dans les bras de Jason avec la derniĂšre preuve de la mort d’Élise.

Claire l’appela vingt-deux fois.

Pas de réponse.

Lucas, depuis la librairie, fouillait les tiroirs, les caisses de factures, les vieux cartons au sous-sol. Aubry alertait ses contacts en France. Ethan, furieux d’ĂȘtre prisonnier de son corps, Ă©crivait sur sa tablette des ordres plus vite que ses doigts ne pouvaient les finir.

Nora demanda Ă  ce qu’on prĂ©pare un vol.

— Pour qui ? demanda Claire.

— Vous et moi.

— Ethan ne peut pas ĂȘtre laissĂ©.

— Ethan est plus en sĂ©curitĂ© ici, maintenant que Jason ne contrĂŽle plus son mĂ©decin. Votre pĂšre, lui, ne l’est pas.

Sarah, assise prÚs de la cheminée avec Camille endormie contre son épaule, leva les yeux.

— Jason ne tuera pas Henri s’il pense qu’il dĂ©tient une preuve. Il le fera parler, puis il le fera passer pour fou ou cupide.

— Vous parlez d’expĂ©rience ? demanda Lucas Ă  travers l’écran.

Sarah répondit simplement:

— Oui.

Claire sentit une fatigue immense. Chaque survivant de cette histoire était un dictionnaire de méthodes.

Marianne entra avec une nouvelle: Bellanger venait de proposer un accord. Il acceptait de tĂ©moigner contre Jason en Ă©change d’une rĂ©duction de peine. Selon lui, Ethan n’avait jamais Ă©tĂ© en coma profond continu. Il avait connu plusieurs phases de conscience partielle, volontairement Ă©touffĂ©es par des sĂ©datifs.

Claire se couvrit la bouche.

Ethan regarda la caméra.

Ses yeux étaient secs.

Ce qui semblait pire.

— Il entendait ? demanda Claire.

Marianne répondit:

— Par pĂ©riodes. Oui.

Les mots du carnet prirent un autre sens. Ethan avait entendu des bouts de sa propre vie ĂȘtre discutĂ©s au-dessus de lui. Sa mort possible. Sa fille. Sarah. Le mariage de Claire. Peut-ĂȘtre mĂȘme les visites de Jason.

— Bellanger dit autre chose, ajouta Marianne. Jason voulait que Claire signe demain une autorisation de transfert vers une clinique privĂ©e.

— Pour Ethan ?

— Non. Pour vous.

Claire resta immobile.

— Moi ?

— Il avait prĂ©parĂ© une Ă©valuation psychologique. “Stress aigu aprĂšs mariage traumatique, comportements paranoĂŻdes, risque d’influence extĂ©rieure.”

Nora murmura:

— Ils recommencent toujours avec les mĂȘmes mots.

Instable.

ParanoĂŻde.

Fatiguée.

Fragile.

Des mots assez propres pour entrer dans un dossier et en fermer la serrure.

Claire se leva.

— Je vais en France.

Ethan tenta de parler. Elle s’approcha de l’écran.

— Claire.

— Je sais. C’est dangereux.

— Pas seule.

Elle eut un sourire triste.

— Je commence à comprendre.

Le dĂ©part eut lieu avant l’aube. Claire, Nora, Aubry et Lucas, qui les rejoindrait Ă  Paris, prirent un jet mĂ©dical affrĂ©tĂ© par la fondation Thornton sous surveillance judiciaire. La vieille dame refusa un fauteuil roulant jusqu’au dernier moment, puis accepta avec mauvaise humeur.

— Ne me regardez pas comme ça, dit-elle Ă  Claire. Vieillir est humiliant seulement quand on laisse les imbĂ©ciles dĂ©cider de la dignitĂ©.

Claire rit pour la premiĂšre fois depuis le mariage.

Un petit rire cassé.

Mais réel.

À Paris, MaĂźtre Aubry les conduisit directement dans un appartement prĂšs du canal Saint-Martin, oĂč Henri avait Ă©tĂ© localisĂ© grĂące Ă  une carte bancaire. Quand ils arrivĂšrent, la porte Ă©tait ouverte.

À l’intĂ©rieur, personne.

Sur la table, une tasse de café encore tiÚde.

Et une photo de famille déchirée en deux.

D’un cĂŽtĂ©, Élise, jeune, souriante.

De l’autre, Henri avait disparu de l’image.

Au dos, une phrase:

“Je n’ai pas vendu Élise. J’ai vendu le silence aprùs.”

Claire s’assit lentement.

Aubry fouilla l’appartement avec prudence. Nora se tenait prĂšs de la fenĂȘtre. Lucas arriva dix minutes plus tard, essoufflĂ©, pĂąle de colĂšre et de peur.

— Il est oĂč ?

Personne ne répondit.

Puis le tĂ©lĂ©phone fixe de l’appartement sonna.

Claire décrocha.

La voix de son pÚre était lointaine, traversée de bruit.

— Ma chĂ©rie, pardon.

— Papa, oĂč es-tu ?

— À l’endroit oĂč ta mĂšre a cachĂ© le premier original.

— Quel endroit ?

Il inspira.

— La tombe de Nora.

La ligne coupa.

Nora Thornton devint livide.

— Quelle tombe ? demanda Claire.

Aubry répondit à sa place:

Dans l’appartement parisien, Claire retrouva aussi un vieux livre de sa mĂšre posĂ© sur une Ă©tagĂšre: La Princesse de ClĂšves, Ă©dition cornĂ©e, pages annotĂ©es. Entre deux feuillets, Élise avait glissĂ© un ticket de train effacĂ© et une phrase au crayon: “Le plus dangereux n’est pas ce qu’on ressent, mais ce qu’on accepte de taire pour continuer Ă  ĂȘtre aimĂ©e.”

Claire resta longtemps devant cette note. Elle aurait voulu la trouver des annĂ©es plus tĂŽt, avant Dominic, avant Jason, avant le mariage au chevet d’Ethan. Puis elle comprit que certaines phrases ne sauvent pas au moment oĂč elles sont Ă©crites. Elles attendent seulement que quelqu’un soit prĂȘt Ă  les lire.

Son pĂšre entra dans la piĂšce Ă  cet instant, fatiguĂ©, brisĂ©, humain. Elle vit en lui non pas un monstre, mais quelque chose de presque plus difficile Ă  pardonner: un homme faible qui l’aimait sincĂšrement et qui avait pourtant laissĂ© le silence travailler Ă  la place des ennemis.

Dans le train de banlieue qui les mena vers l’appartement, Lucas resta debout prĂšs de la porte, incapable de s’asseoir. Il rĂ©pĂ©tait que leur pĂšre n’avait pas pu faire ça, puis se taisait aussitĂŽt, comme si la phrase devenait moins vraie dĂšs qu’elle sortait.

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Claire, elle, ne disait rien. Elle se souvenait d’Henri fermant la librairie certains soirs pour “faire les comptes”, d’Élise qui montait dormir sans l’embrasser, de cette fatigue dans la maison qu’elle avait prise pour de l’argent manquant. Peut-ĂȘtre que les enfants sentent les secrets avant de les comprendre; ils les appellent simplement mauvaise humeur, silence ou hiver.

— Celle de votre tante. Mais le problĂšme, Claire
 c’est que Nora Delmas n’a jamais Ă©tĂ© enterrĂ©e.

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