Chapitre 02 - Le frĂšre dans le couloir

Chapter 02 - Chapitre 02 - Le frĂšre dans le couloir
Jason Thornton entra sans frapper.
CâĂ©tait le genre dâhomme qui transforme chaque porte en simple dĂ©coration. Quarante ans, costume bleu nuit, cheveux chĂątains rejetĂ©s en arriĂšre, un visage agrĂ©able Ă premiĂšre vue et inquiĂ©tant Ă la seconde. Il portait toujours ses sourires comme des gants: pour ne jamais laisser dâempreintes.
â Claire, dit-il doucement. Vous ĂȘtes encore ici.
Elle Ă©tait debout prĂšs du lit, la traĂźne de sa robe retenue dans une main pour ne pas trĂ©bucher. Ethan avait les yeux fermĂ©s. Son visage Ă©tait redevenu celui dâun comateux, calme, pĂąle, silencieux.
Trop silencieux.
Claire ne savait pas sâil lâentendait encore.
â Câest ma chambre de noces, je crois, rĂ©pondit-elle.
Jason eut un sourire.
â Vous avez de lâhumour. Câest une qualitĂ© utile dans cette famille.
Il entra davantage. Son regard passa sur le lit, les appareils, la chaise, le bouquet blanc posĂ© dans un vase. Puis sur Claire. Il sâarrĂȘta une seconde sur ses yeux rouges.
â Vous avez pleurĂ©.
â Je viens dâĂ©pouser un homme qui ne mâa jamais parlĂ©.
â Et pourtant vous ĂȘtes maintenant lâune des femmes les plus protĂ©gĂ©es du Tennessee.
â Ce nâest pas le mot que jâaurais choisi.
Le sourire de Jason resta, mais ses yeux changĂšrent. Claire sentit immĂ©diatement la correction silencieuse: attention. Il nâaimait pas quâon sorte du rĂŽle prĂ©vu.
Il sâapprocha dâEthan et posa deux doigts sur le rail du lit.
â Il nâa pas rĂ©agi ?
Claire sentit son cĆur taper contre sa cage.
â RĂ©agi ?
â Certaines mariĂ©es aiment croire aux miracles la premiĂšre nuit.
â Les miracles mâont rarement consultĂ©e avant de mâarriver.
Jason la regarda plus attentivement. Elle comprit quâelle parlait trop. Ou pas assez comme la jeune femme endettĂ©e, docile, reconnaissante quâil avait achetĂ©e avec les factures de son pĂšre.
Il fit le tour du lit.
Claire suivit son mouvement sans bouger. Sous la couverture blanche, la main dâEthan reposait parfaitement immobile. Trop parfaitement peut-ĂȘtre. Elle eut envie de lui demander de ne pas jouer au courage. Mais bien sĂ»r, elle ne pouvait rien dire.
Jason regarda les moniteurs.
â Le docteur Bellanger passera demain matin. Il ajustera les traitements.
Les traitements.
AprĂšs lâavertissement dâEthan, le mot prit un goĂ»t mĂ©tallique.
â Il ne devrait pas passer ce soir ? demanda Claire.
â Pourquoi ?
â Câest notre nuit de mariage. Si je dois rester prĂšs de lui, jâaimerais savoir quoi faire en cas de problĂšme.
Jason rit doucement.
â Ma chĂšre, en cas de problĂšme, vous appuyez sur le bouton. Et surtout, vous ne touchez Ă rien.
Son regard descendit vers la main dâEthan.
Claire sentit la menace comme une main dans son dos.
Il se dirigea vers une petite armoire mĂ©dicale prĂšs de la fenĂȘtre. Il lâouvrit avec une clĂ©. Elle remarqua le geste: rapide, habituĂ©, presque intime. Ă lâintĂ©rieur, des flacons Ă©tiquetĂ©s, des seringues scellĂ©es, un carnet de suivi.
Il ne prit rien.
Il vérifia.
Un homme qui vĂ©rifie un poison et un homme qui vĂ©rifie un mĂ©dicament ont parfois les mĂȘmes gestes.
â Vous savez, dit-il sans se retourner, Ethan a toujours eu un instinct trĂšs⊠théùtral. MĂȘme inconscient, il attire les femmes prĂȘtes Ă se sacrifier.
Claire ne répondit pas.
â Son ancienne fiancĂ©e venait aussi prier au pied de son lit.
Cette fois, elle ne put sâempĂȘcher de lever les yeux.
â Ancienne fiancĂ©e ?
Jason referma lâarmoire.
â Avant lâaccident. Une histoire triste. Elle a mal supportĂ© la situation. Les femmes fragiles aiment croire quâelles peuvent sauver les hommes riches.
â Elle sâappelait comment ?
Il sourit.
â Pourquoi cette curiositĂ© ?
â Jâai Ă©pousĂ© son ancien fiancĂ©. Cela me semble raisonnable.
Jason sâapprocha dâelle.
Il ne la toucha pas. Il nâen avait pas besoin.
â Dans cette maison, Claire, il y a deux maniĂšres de survivre. Comprendre seulement ce qui vous concerne, ou vouloir comprendre tout le reste et se perdre dans les couloirs.
â Et vous, vous avez choisi laquelle ?
Son sourire se figea.
Puis il se pencha légÚrement, la voix plus basse.
â Jâai choisi celle qui paie les dettes de votre famille.
La porte se referma derriĂšre lui quelques secondes plus tard.
Claire resta debout, tremblante sous sa dentelle.
Ethan ouvrit les yeux juste assez pour la regarder.
Elle se précipita vers lui.
â Je vais appeler quelquâun.
Il bougea faiblement la tĂȘte, presque non.
Ses lĂšvres formĂšrent un mot.
Elle se pencha.
â CamĂ©ra.
Claire regarda autour dâelle. Les angles du plafond, le miroir ancien, les tableaux, la lampe de chevet, le dĂ©tecteur de fumĂ©e. Une chambre dâhĂŽpital dans une propriĂ©tĂ© privĂ©e avait mille yeux possibles.
â OĂč ?
Il tenta de répondre, mais son souffle se brisa.
Son regard glissa vers la tiare posée sur le voile de Claire, puis vers le cadre doré au-dessus de la porte.
Elle comprit trop tard.
Le cadre nâĂ©tait pas un tableau.
DerriĂšre le verre, une petite lumiĂšre rouge venait de clignoter.
Jason ne quittait jamais vraiment une piĂšce. MĂȘme sorti, il y laissait quelque chose: une odeur de cuir, une menace exacte, une phrase qui obligeait les autres Ă se surveiller eux-mĂȘmes. Claire comprit quâil nâavait pas besoin de cadenas partout, parce que chacun dans cette maison portait dĂ©jĂ le sien.
Sur la table prĂšs du fauteuil, un livret de cĂ©rĂ©monie avait Ă©tĂ© oubliĂ©. Papier ivoire, lettres dorĂ©es, deux prĂ©noms imprimĂ©s comme sâils avaient choisi de se rencontrer: Claire & Ethan. Elle le prit, le feuilleta, et remarqua quâaucune photo dâEthan Ă©veillĂ© nây figurait. Seulement un monogramme, une citation biblique, et un mot de Jason remerciant les invitĂ©s dâavoir respectĂ© âlâintimitĂ© dâune union nĂ©cessaireâ.
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NĂ©cessaire. Pas heureuse. Pas attendue. NĂ©cessaire. Claire aurait voulu entourer le mot au stylo rouge et lâenvoyer Ă sa mĂšre dans lâau-delĂ , juste pour entendre Ălise dire: mĂ©fie-toi toujours des gens qui trouvent la violence nĂ©cessaire quand elle leur rapporte quelque chose.
Et dans une piĂšce de la maison, quelquâun venait peut-ĂȘtre de voir Ethan ouvrir les yeux.