Chapitre 04 - Lâenveloppe bleue

Chapter 04 - Chapitre 04 - Lâenveloppe bleue
Marianne referma le tiroir secret dâun coup de hanche et se plaça devant Claire comme si son corps pouvait suffire Ă cacher une enveloppe, une mariĂ©e, et neuf mois de mensonges.
â Sous votre robe, vite.
Claire glissa lâenveloppe bleue entre le corsage et la doublure de dentelle. Le geste lui donna une nausĂ©e Ă©trange. La robe quâon lui avait imposĂ©e pour un mariage de papier devenait soudain une cachette.
Jason entra avec deux hommes.
Le docteur Bellanger le suivait, visage fermé. Le second homme, que Claire ne connaissait pas, portait une veste noire et une tablette. Sécurité privée. Pas police. Dans les familles trÚs riches, la différence est parfois maintenue volontairement floue.
â Claire, dit Jason, on mâa signalĂ© une agitation.
â Votre mĂ©decin voulait injecter un sĂ©datif Ă un homme dĂ©jĂ inconscient sans me donner dâexplication.
â Vous venez dâĂȘtre mariĂ©e. Vous ĂȘtes fatiguĂ©e.
â Jâai beaucoup entendu cette phrase chez les hommes qui veulent quâune femme cesse de poser des questions.
Le regard de Jason se refroidit.
â Attention.
Elle sentit lâenveloppe contre sa peau.
â Ă quoi ?
â Ă votre famille.
Il nâavait presque pas bougĂ© les lĂšvres.
Mais la menace entra dans la piĂšce entiĂšre.
Marianne baissa les yeux. Bellanger fit semblant dâexaminer le moniteur. Lâhomme de sĂ©curitĂ© resta prĂšs de la porte.
Jason sâapprocha du lit dâEthan et parla comme Ă un frĂšre aimĂ©.
â Tu vois, Ethan ? MĂȘme dans le coma, tu crĂ©es des scĂšnes.
Claire nota la phrase. Trop intime. Trop ancienne. Jason ne jouait pas seulement au gardien. Il avait une rancune vivante contre un homme qui ne pouvait pas se défendre.
â Je veux appeler mon pĂšre, dit Claire.
â Plus tard.
â Maintenant.
Jason sourit.
â Votre pĂšre reçoit aujourdâhui lâacte de rĂšglement de ses dettes. Ce serait dommage quâun malentendu retarde tout.
Elle sentit son corps hésiter.
Son pĂšre.
La librairie.
Son frĂšre Lucas.
Toute la mécanique de son sacrifice.
Jason venait dâappuyer exactement au bon endroit.
Le téléphone de Claire vibra pourtant à cet instant.
Lucas.
Elle regarda lâĂ©cran. Jason aussi.
â RĂ©pondez, dit-il. Mettez le haut-parleur. Cela vous rassurera peut-ĂȘtre.
Claire comprit quâil nâaurait pas permis lâappel sâil le craignait.
Elle décrocha.
â Lucas ?
La voix de son frÚre était basse, paniquée.
â Claire, oĂč es-tu ?
â Chez les Thornton.
â Tu tâes mariĂ©e ?
Jason pencha lĂ©gĂšrement la tĂȘte, Ă©coutant.
â Oui.
Un silence.
â Tu nâaurais pas dĂ».
Le visage de Jason ne changea pas, mais ses yeux devinrent fixes.
Claire sentit son cĆur repartir.
â Pourquoi tu dis ça ?
Lucas respira difficilement.
â La dette. Elle nâest pas Ă moi. Je viens de retrouver les virements. Quelquâun a utilisĂ© mon nom, mais lâargent est passĂ© par une sociĂ©tĂ© liĂ©e Ă Thornton Medical.
Bellanger fit un mouvement.
Jason lui lança un regard si rapide que Claire comprit: Lucas disait vrai.
â Ăcoute-moi, reprit Lucas. Papa a reçu des papiers ce matin, mais ils ne soldent rien. Ils transfĂšrent la librairie Ă une fondation privĂ©e si tu romps le contrat de mariage.
Claire ferma les yeux.
Son sacrifice ne sauvait pas sa famille.
Il la tenait en laisse.
Jason tendit la main.
â Donnez-moi le tĂ©lĂ©phone.
Elle recula.
â Non.
Lâhomme de sĂ©curitĂ© fit un pas.
Dans le lit, Ethan bougea la main.
Pas beaucoup.
Mais assez pour que tout le monde le voie.
Le silence fut absolu.
Bellanger devint pĂąle.
Jason, lui, resta presque calme.
Presque.
â RĂ©flexe nerveux, dit-il.
Marianne répondit avant de pouvoir se retenir:
â Pas aprĂšs la dose prĂ©vue.
Tous les regards se tournĂšrent vers elle.
Elle venait dâavouer quâune dose Ă©tait prĂ©vue.
Claire serra son téléphone.
Lucas hurlait son nom au bout du fil.
Jason sâapprocha lentement.
â Claire, raccrochez. Vous ne comprenez pas ce que vous dĂ©truisez.
Elle regarda Ethan. Ses yeux étaient encore fermés, mais deux larmes minces coulaient aux coins de son visage immobile.
Il entendait.
Il souffrait.
Il savait.
Claire porta le téléphone à son oreille.
â Lucas, va voir MaĂźtre Aubry. Celui de maman. Dis-lui dâouvrir le dossier âNoraâ.
Elle ne savait pas pourquoi elle prononça ce nom.
Lâenveloppe bleue, contre sa peau, portait en petit sur le rabat: NORA.
Sa mĂšre avait souvent rĂ©pĂ©tĂ© quâun jour, si les choses devenaient incomprĂ©hensibles, il faudrait chercher ce prĂ©nom.
Jason se figea.
Cette fois, il ne sut pas cacher la peur.
â Qui vous a parlĂ© de Nora ?
Claire raccrocha.
Elle fit face à Jason dans sa robe de mariée froissée.
â Peut-ĂȘtre la mĂȘme personne qui savait que Sarah Blanchard nâĂ©tait pas morte.
Bellanger recula.
Marianne ferma les yeux.
Jason sourit lentement, comme si la scĂšne venait de cesser dâĂȘtre mondaine.
â TrĂšs bien. Vous voulez comprendre ? Nous allons commencer par la vĂ©ritĂ© la moins agrĂ©able.
Il se pencha vers elle.
â Ethan nâest pas lâhomme que vous croyez avoir Ă©pousĂ©.
Jason avait raison sur un point: Claire ne savait pas ce quâelle avait signĂ©. Mais il ignorait une chose importante: elle avait grandi dans une librairie, au milieu des marges, des contrats dâĂ©dition, des vieux papiers de succession que sa mĂšre corrigeait parfois pour les voisines dĂ©passĂ©es. Elle nâĂ©tait pas juriste, non. Elle savait pourtant reconnaĂźtre une phrase faite pour enfermer.
Dans le contrat de mariage, quâon lui avait prĂ©sentĂ© Ă peine une heure avant la cĂ©rĂ©monie, elle avait repĂ©rĂ© une formule Ă©trange: âprĂ©sence conjugale de bonne foiâ. Jason avait expliquĂ© que câĂ©tait une protection pour Ethan. Ă prĂ©sent, elle se demandait si cette expression ne signifiait pas plutĂŽt: rester prĂšs du lit, sourire aux mĂ©decins, ne jamais devenir assez rĂ©elle pour rĂ©clamer des comptes.
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Et plus elle regardait Ethan, plus une intuition la traversait: il nâavait pas Ă©tĂ© choisi comme mari pour elle. Elle avait Ă©tĂ© choisie comme tĂ©moin contre lui, ou comme coupable Ă sa place. Dans les deux cas, quelquâun avait sous-estimĂ© la femme en robe blanche.
Et derriĂšre le lit, le moniteur cardiaque dâEthan sâemballa.