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Chapitre 09 - La table ronde

Chapitre 09 - La table ronde

Deux jours plus tard, ils se retrouvĂšrent dans une salle de rĂ©union du cabinet de MaĂźtre Renard, rue de Grenelle. La piĂšce avait des murs couleur ivoire, une table ovale, des fauteuils trop confortables pour les vĂ©ritĂ©s qu’on allait y dĂ©poser. Avery avait choisi une robe noire simple. Pas pour le deuil. Pour la nettetĂ©.

À sa droite, Kayla gardait les mains croisĂ©es sur son ventre. À sa gauche, Claire et LĂ©a. La jeune fille portait un pull bleu marine et des baskets blanches ; elle observait les lieux comme on observe un pays ennemi.

En face, Scott, Diane et Victor Delmas s’étaient installĂ©s ensemble. Une famille, enfin. Mais sans tendresse. On aurait dit trois personnes dans un canot trop petit, chacune prĂȘte Ă  pousser l’autre dans l’eau.

Maßtre Renard ouvrit la séance.

— Nous sommes ici pour constater l’authenticitĂ© de l’annexe A originale, vĂ©rifier les piĂšces relatives Ă  LĂ©a Morvan, et envisager une rĂ©solution avant dĂ©pĂŽt judiciaire complet.

— Vous voulez dire avant scandale, corrigea Diane.

— Le scandale, Madame Collins, n’est pas dans ce qui est rĂ©vĂ©lĂ©. Il est dans ce qui a Ă©tĂ© fait.

Avery aurait pu applaudir. Elle se contenta de respirer.

Un expert en Ă©critures, mandatĂ© en urgence, confirma que l’annexe retrouvĂ©e dans le garde-meuble portait bien la signature d’HĂ©lĂšne. La copie prĂ©sentĂ©e par Victor Delmas, elle, comportait une imitation habile, mais une imitation. Le fameux petit point aprĂšs la signature, absent sur la copie, Ă©tait prĂ©sent sur l’original.

Scott se tourna vers Victor.

— Tu m’avais dit que ça passerait.

Victor devint rouge.

— Je vous avais dit que c’était risquĂ©.

Diane ferma les yeux, comme si l’incompĂ©tence des hommes l’ennuyait plus que leurs fautes.

Avery prit la parole pour la premiĂšre fois.

— Je veux trois choses. La reconnaissance officielle de LĂ©a. La protection financiĂšre de l’enfant de Kayla, sans condition de silence. Et le retrait immĂ©diat de Scott de la maison.

Scott eut un rire étranglé.

— Tu te prends pour un tribunal ?

— Non. Pour la femme que tu as sous-estimĂ©e.

LĂ©a tourna lĂ©gĂšrement la tĂȘte vers Avery. Ce n’était pas un sourire. Pas encore. Mais c’était quelque chose.

Diane posa ses deux mains sur la table.

— Avery, rĂ©flĂ©chis. Si tout cela sort, tu seras salie aussi. Les gens demanderont pourquoi tu n’as rien vu. Ils diront que tu profites d’une vieille femme malade. Ils diront que tu as manipulĂ© Kayla, cette pauvre petite enceinte. Ils diront que tu veux l’argent.

Avery la regarda longtemps.

— Les gens disent toujours quelque chose. J’ai construit la moitiĂ© de ma vie autour de cette peur. Je suis assez vieille pour arrĂȘter.

Kayla releva la tĂȘte.

— Moi aussi.

Sa voix tremblait, mais elle continua.

— Scott m’a demandĂ© de confirmer que l’idĂ©e du divorce venait d’Avery. Il voulait que je dise qu’elle le menaçait, qu’elle l’humiliait, qu’il n’avait fait que chercher du rĂ©confort.

Scott frappa la table.

— Tu mens.

Kayla sortit une clé USB de son sac.

— J’ai enregistrĂ© notre conversation chez toi, la veille de l’enterrement d’HĂ©lĂšne.

Avery la regarda, surprise. Kayla rougit.

— Vous n’ĂȘtes pas la seule Ă  avoir appris tard.

Maütre Renard lança l’enregistrement. La voix de Scott emplit la salle, plus sùche encore sans son visage pour l’habiller.

« Avery signera si je la pousse assez. Elle a trop peur du ridicule. Toi, tu pleures un peu, tu touches ton ventre, et tout le monde comprendra que je suis un homme qui choisit la vie. »

Kayla ferma les yeux.

Léa murmura :

— Quel porc.

Claire posa une main sur son bras, sans la reprendre.

L’enregistrement continua.

« Pour le contrat, ne discute pas. Les enfants coûtent déjà assez cher quand on les reconnaßt. »

Cette fois, mĂȘme MaĂźtre Renard eut un mouvement de dĂ©goĂ»t.

Diane se leva.

— Ça suffit.

— Non, dit Avery. Ça commence.

Le tĂ©lĂ©phone de MaĂźtre Renard sonna. Il consulta l’écran, sortit, revint deux minutes plus tard avec une expression grave.

— La banque vient de confirmer plusieurs mouvements suspects sur les comptes de Madame HĂ©lĂšne dans les six mois prĂ©cĂ©dant son dĂ©cĂšs. Des virements vers une sociĂ©tĂ© Ă©cran liĂ©e Ă  Monsieur Delmas.

Victor se leva Ă  son tour.

— Je ne rĂ©pondrai plus sans mon avocat.

Scott le saisit par le bras.

— Tu as dĂ©tournĂ© l’argent ?

Victor le repoussa.

— Ne jouez pas les innocents. Vous vouliez les preuves, j’ai fait disparaĂźtre les preuves. Votre mĂšre voulait du temps, j’ai vendu du temps. Tout le monde a signĂ© quelque chose dans cette famille.

Diane pñlit. Pour la premiùre fois, elle avait l’air de son ñge.

— Victor.

— Non, Diane. Vous ne me laisserez pas porter ça seul.

Le silence qui suivit fut d’une beautĂ© terrible. Les alliances tombaient, les unes aprĂšs les autres, non par morale, mais par panique. Avery pensa que c’était peut-ĂȘtre cela, la justice dans les familles riches : pas la lumiĂšre, mais l’impossibilitĂ© de continuer Ă  cacher toutes les lampes.

Scott se tourna vers sa mĂšre.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

Diane le regarda avec une tristesse presque vraie.

— Ce que j’ai toujours fait. J’ai nettoyĂ© derriĂšre toi.

Léa se leva brusquement.

— Et ma mĂšre, vous l’avez nettoyĂ©e aussi ?

Personne ne parla.

Diane ouvrit la bouche, puis la referma. Son visage se fissura enfin. Pas en remords, pas complĂštement. En fatigue.

— Marianne aurait dĂ©truit Scott.

— Non, dit Avery. Scott s’est dĂ©truit tout seul. Vous avez seulement empĂȘchĂ© les autres de s’éloigner Ă  temps.

MaĂźtre Renard annonça qu’il transmettait le dossier au procureur financier et au juge civil. Scott voulut protester, mais il n’avait plus d’armĂ©e. Plus d’avocat fiable. Plus de mĂšre intouchable. Plus mĂȘme de maĂźtresse docile.

À la sortie, dans le couloir, LĂ©a marcha Ă  cĂŽtĂ© d’Avery.

— Vous allez garder l’argent ? demanda-t-elle.

Avery regarda les fenĂȘtres, la lumiĂšre grise de Paris, les feuilles des arbres dans la cour.

— Non. Je vais faire ce qu’HĂ©lĂšne aurait dĂ» faire plus tĂŽt.

— Quoi ?

Avery allait répondre quand son téléphone vibra.

Un message de Scott.

« Si je tombe, tu tomberas avec moi. Regarde dans ton sac. »

Avery s’arrĂȘta net.

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Dans son sac noir, entre son portefeuille et ses clĂ©s, se trouvait une petite enveloppe qu’elle n’y avait jamais mise.

À l’intĂ©rieur : une copie d’un virement de 200 000 dollars, au nom d’Avery Collins.

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