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Chapitre 03 - La femme au satin pĂąle

Chapitre 03 - La femme au satin pĂąle

Avery ne dit rien. Elle resta debout, immobile, tandis que les mots de Kayla semblaient glisser sur les murs du salon et s’y accrocher comme de la fumĂ©e. Scott avait dĂ©jĂ  abandonnĂ© un enfant. Ce n’était pas une phrase. C’était une cave qu’on ouvrait sous une maison bien dĂ©corĂ©e.

Scott fut le premier Ă  bouger. Il attrapa le carnet noir, mais Madame Lenoir fut plus rapide qu’on ne l’aurait cru pour une femme de son Ăąge. Sa main se posa dessus avec une fermetĂ© ancienne.

— N’y touchez pas.

— Vous oubliez qui je suis.

— Non, Monsieur Scott. C’est justement le problùme. Je m’en souviens trùs bien.

Avery regarda son mari. Dix ans de mariage, et soudain son visage lui semblait composĂ© de petites piĂšces rapportĂ©es. Le charme n’était qu’un angle. L’assurance, une habitude. La tendresse qu’elle avait aimĂ©e n’avait peut-ĂȘtre jamais Ă©tĂ© qu’un costume bien coupĂ©.

— Qui est LĂ©a ? demanda-t-elle.

Scott haussa les épaules.

— Personne.

Ce seul mot suffit. Personne. On ne rĂ©pond pas ainsi pour un mensonge ordinaire. On rĂ©pond ainsi quand on a dĂ©cidĂ© depuis longtemps qu’une autre vie ne comptait pas.

Kayla se leva péniblement du canapé.

— Elle avait treize ans quand Madame Collins a commencĂ© Ă  la chercher.

— Tais-toi, Kayla.

— Non.

Sa voix Ă©tait faible, mais le mot tomba droit. Avery eut envie de lui prendre la main. Elle ne le fit pas. Certaines femmes n’ont pas besoin qu’on les sauve tout de suite. Elles ont besoin qu’on les laisse se tenir debout la premiĂšre fois.

— Je travaillais pour une agence d’accompagnement Ă  domicile, reprit Kayla. Pas Ă  temps plein. Deux aprĂšs-midi par semaine. HĂ©lĂšne ne voulait pas d’infirmiĂšre. Elle disait qu’elle avait encore toute sa tĂȘte, et elle l’avait. Elle voulait quelqu’un pour lire, classer des photos, l’aider Ă  rĂ©pondre Ă  du courrier.

Madame Lenoir dĂ©tourna les yeux. Avery comprit que c’était vrai.

— Et Scott ?

Kayla regarda le sol.

— Il venait parfois. Il Ă©tait charmant. Il m’apportait du cafĂ©. Il disait que sa grand-mĂšre Ă©tait dure avec lui, qu’elle prĂ©fĂ©rait les Ă©trangers Ă  sa propre famille. Il savait exactement quoi dire.

Avery eut un sourire sans joie.

— Oui. Il sait.

— Quand HĂ©lĂšne a commencĂ© Ă  parler de modifier le testament, il m’a demandĂ© ce qu’elle classait. Je n’ai pas compris au dĂ©but. Puis il m’a proposĂ© de l’argent pour prendre un dossier bleu dans son secrĂ©taire.

MaĂźtre Renard leva la tĂȘte.

— Un dossier bleu ?

— Oui. Je ne l’ai pas pris. Mais j’ai ouvert le tiroir. Il y avait des lettres, des relevĂ©s, des photos. Et ce carnet. Sur la premiĂšre page, le prĂ©nom LĂ©a.

Scott s’approcha de Kayla, le visage dur.

— Tu devrais faire attention. Tu portes mon enfant.

Elle releva les yeux vers lui. Cette fois, sa peur n’effaça pas sa colùre.

— C’est pour ça que je parle.

Un nouveau silence tomba. Scott comprit la phrase avant les autres. Son visage se ferma.

— Tu n’as pas intĂ©rĂȘt Ă ...

— À quoi ? À dire que tu m’as demandĂ© de mentir sur les dates ? À dire que tu voulais que j’annonce ma grossesse seulement aprĂšs la mort d’HĂ©lĂšne ? À dire que tu avais dĂ©jĂ  prĂ©parĂ© un contrat de mariage oĂč je renonçais Ă  tout ?

Avery sentit une nausĂ©e froide lui monter dans la gorge. Kayla n’était pas seulement la maĂźtresse. Elle Ă©tait la prochaine Ă©pouse qu’on avait dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  dĂ©pouiller.

— Il t’a fait signer quelque chose ? demanda-t-elle.

Kayla secoua la tĂȘte.

— Pas encore. Il disait que c’était pour me protĂ©ger des journalistes, des cousins, des jalousies. Il disait que vous Ă©tiez instable, que vous refuseriez le divorce, que vous essaieriez de faire croire que j’étais une manipulatrice.

Avery ferma les paupiĂšres une seconde. Elle se vit Ă  travers les mots de Scott : folle, froide, stĂ©rile mĂȘme peut-ĂȘtre, car il avait aussi utilisĂ© cette blessure-lĂ  quand il voulait gagner. Le plus humiliant n’était pas qu’il ait trahi son corps. C’était qu’il ait distribuĂ© sa version d’elle comme on distribue des prospectus.

Maütre Renard prit le carnet noir avec un mouchoir et l’ouvrit.

La premiĂšre page portait l’écriture d’HĂ©lĂšne. Fine, penchĂ©e, encore ferme malgrĂ© l’ñge.

« LĂ©a M. — ne pas laisser Scott recommencer. »

Avery lut la ligne trois fois. À la quatriĂšme, les lettres cessĂšrent d’ĂȘtre des lettres et devinrent une enfant quelque part, une jeune fille peut-ĂȘtre, Ă  qui on avait volĂ© plus qu’un pĂšre : une place dans l’histoire.

— OĂč est le dossier bleu ? demanda MaĂźtre Renard.

Personne ne répondit.

Avery se tourna vers Madame Lenoir.

— Vous savez.

La gouvernante serra ses gants dans ses mains.

— Madame HĂ©lĂšne m’a demandĂ© de le cacher.

Scott explosa.

— Espùce de vieille fouine !

— Vous avez toujours eu mauvais fond quand vous aviez peur, Monsieur Scott.

— OĂč est-il ? demanda Avery.

Madame Lenoir regarda Scott, puis Kayla, puis le notaire.

— Pas ici.

Le tĂ©lĂ©phone d’Avery vibra encore. Cette fois, ce n’était pas MaĂźtre Renard. Un fichier vidĂ©o venait d’arriver d’une adresse inconnue, programmĂ©e visiblement pour ĂȘtre envoyĂ© ce jour-lĂ .

Le nom du fichier Ă©tait simple : « POUR AVERY — SI SCOTT SIGNE ».

Les doigts d’Avery devinrent glacĂ©s.

Elle appuya sur lecture.

L’écran montra HĂ©lĂšne Collins dans son fauteuil prĂšs de la fenĂȘtre, plus maigre qu’Avery ne l’avait jamais vue, mais les yeux toujours vifs. Sa voix sortit du petit haut-parleur, rauque, intime, terriblement vivante.

— Avery, ma chĂšre. Si tu regardes ceci, c’est que mon petit-fils a cru pouvoir te jeter dehors avec un stylo et une maĂźtresse enceinte. Pardonne-moi de ne pas t’avoir tout dit plus tĂŽt. J’avais besoin qu’il se rĂ©vĂšle lui-mĂȘme.

Kayla se mit Ă  pleurer en silence.

Scott resta figé.

HélÚne inspira difficilement dans la vidéo.

— Il existe une fille, LĂ©a. Elle n’est pas un accident. Elle est la preuve que Scott abandonne les femmes dĂšs qu’elles cessent de lui servir. Le dossier bleu contient ce qu’il a fait Ă  sa mĂšre. Et si tu veux comprendre jusqu’oĂč il est allĂ©, cherche sous le troisiĂšme tiroir de mon secrĂ©taire.

La vidĂ©o s’interrompit une seconde, puis HĂ©lĂšne ajouta, presque dans un souffle :

— Surtout, Avery, ne fais confiance Ă  personne qui prĂ©tend vouloir te protĂ©ger de la vĂ©ritĂ©. Pas mĂȘme dans ma propre famille.

L’écran devint noir.

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Avery leva les yeux.

Mais Scott souriait de nouveau, et ce sourire-lĂ  n’avait plus rien d’un homme pris au piĂšge. Il ressemblait Ă  quelqu’un qui savait dĂ©jĂ  que le troisiĂšme tiroir Ă©tait vide.

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