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Chapitre 07 - La fille de Bretagne

Chapitre 07 - La fille de Bretagne

Le train pour Vannes partit Ă  7 h 35. Avery monta sans valise, avec son sac noir, le carnet bleu et une colĂšre si calme qu’elle aurait pu passer pour de la fatigue. Kayla voulut venir. Avery refusa d’abord. Puis elle vit le visage de la jeune femme et comprit qu’il y avait, dans cette affaire, des tĂ©moins qu’on ne choisissait pas.

Madame Lenoir les accompagna jusqu’au quai, un foulard nouĂ© sous le menton.

— Ne tĂ©lĂ©phonez pas Ă  Scott, dit-elle Ă  Kayla.

— Je ne suis pas idiote.

— On peut ĂȘtre intelligente et rappeler l’homme qui nous a fait du mal. C’est mĂȘme trĂšs frĂ©quent.

Kayla baissa les yeux.

Dans le wagon presque vide, Avery s’installa prĂšs de la fenĂȘtre. La banlieue dĂ©fila, puis les champs, les hangars, les gares oĂč des gens montaient avec du cafĂ© et des sacs de sport. La France ordinaire, celle qui n’avait pas de clauses testamentaires pour nommer ses chagrins.

Kayla resta longtemps silencieuse. Puis elle dit :

— Vous avez quel ñge ?

Avery tourna la tĂȘte, surprise.

— Trente-cinq ans.

— Je vous croyais plus ĂągĂ©e.

— Merci.

— Non, je voulais dire... plus solide.

Avery regarda son reflet dans la vitre. Solide. Voilà un mot que les gens donnent aux femmes quand ils ne veulent pas voir ce que cela leur a coûté.

— On devient solide quand personne ne vient rĂ©parer Ă  temps.

Kayla posa une main sur son ventre. Cette fois, Avery ne détourna pas les yeux.

— Vous l’aimez dĂ©jĂ  ? demanda-t-elle.

— Oui. Et ça me fait peur.

— C’est plutît bon signe.

À Vannes, la pluie avait cessĂ©. La tante de LĂ©a habitait une petite maison blanche Ă  volets bleus, dans une rue qui sentait le sel et les hortensias. Elle s’appelait Claire Morvan. Elle avait cinquante-deux ans, les cheveux courts, les mains rougies par le travail, et ce regard direct des femmes qui n’ont pas assez de temps pour les politesses inutiles.

Quand Avery se présenta, Claire ne les invita pas à entrer.

— Encore les Collins.

— Je ne viens pas au nom de Scott.

— Tous ceux qui viennent de cette famille disent ça.

Avery sortit la photo de Marianne, Scott et le bébé.

Le visage de Claire se durcit. Kayla recula d’un pas, comme si elle se sentait de trop.

— Je veux rencontrer LĂ©a, dit Avery. Pas pour l’utiliser. Pour comprendre ce qu’on lui doit.

Claire eut un rire sans amusement.

— On lui doit un pùre. Vous l’avez dans votre sac ?

La phrase atteignit Avery en plein cƓur. Elle ne chercha pas Ă  s’en dĂ©fendre.

— Non.

Ce simple non changea quelque chose. Claire s’attendait Ă  une justification, Ă  une formule d’avocat. Elle eut une vĂ©ritĂ© nue.

La porte s’ouvrit derriùre elle.

Une adolescente apparut. Quinze ans peut-ĂȘtre, grande, mince, les cheveux bruns attachĂ©s Ă  la va-vite. Elle avait les yeux de Scott, mais pas son regard. Les mĂȘmes contours, sans le mĂ©pris.

— C’est elle ? demanda LĂ©a.

Claire soupira.

— Rentre.

— Non.

Le mot Ă©tait celui d’Avery la veille. Petit, clair, dĂ©finitif.

Léa regarda Avery de haut en bas, puis Kayla, puis le ventre de Kayla. Son visage se ferma.

— Il en a fait un autre ?

Kayla pĂąlit.

Avery sentit la honte monter pour un homme qui n’en avait pas assez pour lui-mĂȘme.

— Oui, dit Kayla, la voix brisĂ©e. Mais ce bĂ©bĂ© n’a rien demandĂ© non plus.

Léa la fixa longtemps. Puis elle haussa les épaules.

— Moi non plus.

Claire finit par les faire entrer. La maison Ă©tait modeste, propre, avec des photos de Marianne sur presque chaque Ă©tagĂšre. Sur l’une d’elles, la jeune femme riait dans le vent, tenant LĂ©a enfant sur ses Ă©paules. Avery pensa Ă  Scott dans son salon, parlant d’hĂ©ritier. Il n’avait jamais compris qu’un enfant n’est pas une continuation de soi, mais une personne qui vous regarde.

LĂ©a s’assit Ă  la table de la cuisine, les bras croisĂ©s.

— Ma mĂšre disait qu’il Ă©tait mort.

Avery resta silencieuse.

— Pas au dĂ©but, ajouta Claire. Au dĂ©but, elle disait qu’il Ă©tait lĂąche. Puis LĂ©a a grandi, alors Marianne a prĂ©fĂ©rĂ© un mort Ă  un lĂąche. Ça faisait moins mal Ă  expliquer.

Kayla pleurait doucement.

— Je suis dĂ©solĂ©e, dit-elle.

Léa la regarda.

— Pourquoi vous pleurez, vous ? Vous l’avez choisi.

— Je croyais.

— C’est ce que disent toutes les femmes dans les histoires.

Avery intervint, doucement :

— Et parfois c’est vrai.

LĂ©a la dĂ©visagea. Il y avait chez cette jeune fille une intelligence blessĂ©e, rapide Ă  mordre pour ne pas demander. Avery reconnut quelque chose. Pas d’elle Ă  quinze ans. D’elle Ă  trente-cinq.

Elle posa le carnet bleu sur la table.

— HĂ©lĂšne voulait que tu sois protĂ©gĂ©e. Elle a laissĂ© des preuves. Mais quelqu’un a peut-ĂȘtre falsifiĂ© une annexe du testament pour m’empĂȘcher d’agir.

Claire blĂȘmit.

— Diane.

Avery se tourna vers elle.

— Vous la connaissez ?

Claire alla jusqu’au buffet, ouvrit un tiroir et sortit une enveloppe kraft.

— Marianne m’a demandĂ© de la garder. Elle disait : « Si un jour une femme de Scott vient ici avec des yeux honnĂȘtes, donne-lui ça. Pas Ă  un Collins. À une femme. »

Avery sentit ses doigts se refermer difficilement sur l’enveloppe.

Dedans se trouvait une lettre de Marianne, trois pages d’une Ă©criture serrĂ©e, et une copie d’un ancien accord signĂ© par Diane Collins. Pas seulement pour Ă©loigner Marianne. Pour acheter son silence en Ă©change d’un appartement, jamais livrĂ©, et d’une promesse : Scott reconnaĂźtrait LĂ©a Ă  ses dix-huit ans.

— Il savait, murmura Avery.

— Ils savaient tous, dit Claire.

Léa se leva brusquement.

— Je ne veux pas de son argent.

— Ce n’est pas son argent, dit Avery.

La jeune fille s’arrĂȘta.

Avery pensa à HélÚne, à ses rideaux lourds, à sa maniÚre de déposer des bombes dans des tiroirs.

— C’est peut-ĂȘtre le tien aussi.

À cet instant, le tĂ©lĂ©phone de Claire sonna. Elle regarda l’écran et devint livide.

— C’est Diane Collins.

Elle mit en haut-parleur sans parler.

La voix de Diane, douce comme du poison, emplit la cuisine.

— Claire, ma chĂšre. Dites Ă  Avery que si elle implique LĂ©a, je raconterai Ă  tout le monde ce que Marianne a vraiment acceptĂ© en Ă©change de son silence.

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LĂ©a recula comme si on l’avait giflĂ©e.

Et Avery comprit que Diane ne protégeait pas seulement Scott. Elle tenait encore Marianne par-delà la mort.

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