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Chapitre 02 - La seconde condition

Chapitre 02 - La seconde condition

Le silence qui suivit eut quelque chose de physique. Il s’assit sur les Ă©paules de chacun, Ă©paissit la lumiĂšre, transforma le grand salon Ă©lĂ©gant en piĂšce trop Ă©troite. Avery aurait pu entendre le battement du bracelet de Kayla contre son poignet tant la jeune femme tremblait.

Scott, lui, regardait le tĂ©lĂ©phone comme s’il s’agissait d’un animal venimeux.

— Quelle seconde condition ? demanda-t-il.

Avery ne rĂ©pondit pas tout de suite. Elle prit le temps de verrouiller l’écran, de replacer le testament devant elle, de lisser l’angle d’une page. Elle avait appris cela d’HĂ©lĂšne : dans une piĂšce pleine d’hommes pressĂ©s, la femme qui bouge le plus lentement finit souvent par tenir le pouvoir.

— Tu n’as pas demandĂ© Ă  lire les annexes, dit-elle.

— Parce que je n’avais pas besoin de les lire. Le notaire m’a confirmĂ© le montant.

— Il t’a confirmĂ© le montant, Scott. Pas qu’il Ă©tait Ă  toi.

Il eut un rire sec.

— Tu te prends pour qui ?

La question, autrefois, l’aurait blessĂ©e. Pendant des annĂ©es, Avery s’était demandĂ© qui elle Ă©tait dans cette maison. L’épouse qu’on invitait Ă  sourire. La femme qu’on prĂ©sentait avec fiertĂ© quand sa robe coĂ»tait assez cher. La prĂ©sence silencieuse Ă  la table des Collins, toujours Ă©lĂ©gante, jamais dĂ©rangeante. HĂ©lĂšne avait Ă©tĂ© la seule Ă  voir plus loin.

« Ma petite, lui avait-elle dit un soir d’hiver, les familles riches ont des rideaux trĂšs lourds. On croit qu’ils sont lĂ  pour dĂ©corer. En vĂ©ritĂ©, c’est pour cacher les scĂšnes. »

Ce matin-là, les rideaux étaient ouverts.

La sonnette retentit.

Scott se retourna brutalement. Kayla sursauta. Avery, elle, se leva enfin. Son tailleur blanc tomba parfaitement sur ses hanches. Elle traversa le salon, passa devant Scott sans le frĂŽler, et ouvrit la porte Ă  MaĂźtre Renard.

Le notaire avait soixante ans, des cheveux gris taillĂ©s court, une mallette de cuir usĂ©e et la courtoisie prudente des hommes qui ont vu des hĂ©ritages transformer des familles en champs de bataille. À ses cĂŽtĂ©s se tenait une femme brune en manteau beige, que Scott reconnut et que, visiblement, il n’avait pas prĂ©vu de revoir.

— Madame Lenoir ? lñcha-t-il.

L’ancienne gouvernante d’HĂ©lĂšne Collins entra sans demander la permission. Elle ĂŽta ses gants avec une lenteur de paroissienne, regarda Scott de haut en bas, puis dĂ©tourna les yeux comme on Ă©vite une tache sur une nappe.

— Bonjour, Monsieur Scott.

Avery sentit le trouble de Kayla derriĂšre elle.

— Qui est-ce ? demanda la jeune femme.

— Une femme qui a beaucoup vu, rĂ©pondit MaĂźtre Renard.

Scott se ressaisit vite. Trop vite.

— Sortez de chez moi.

— Techniquement, dit le notaire en posant sa mallette sur la table, la propriĂ©tĂ© du bien est prĂ©cisĂ©ment l’un des points Ă  examiner.

Cette phrase eut l’effet d’une allumette.

— Ma grand-mĂšre m’a donnĂ© cette maison !

— Non, Monsieur Collins. Elle vous en a accordĂ© l’usage provisoire, sous conditions. La maison appartenait Ă  la sociĂ©tĂ© civile immobiliĂšre familiale. Votre grand-mĂšre a transfĂ©rĂ© ses parts majoritaires Ă  une fiducie, dont Madame Avery Collins est administratrice en cas de manquement.

Scott le fixa.

— Manquement ?

Maßtre Renard ouvrit le dossier. Il ne semblait pas pressé. Cette absence de hùte rendait Scott fou.

— InfidĂ©litĂ© publiquement assumĂ©e, demande de divorce motivĂ©e par une relation extraconjugale, tentative d’expulsion de l’épouse lĂ©gitime, ou dissimulation d’un Ă©lĂ©ment familial susceptible de modifier la rĂ©partition successorale.

Au mot « dissimulation », Kayla posa les deux mains sur son ventre.

Avery le remarqua. Madame Lenoir aussi.

Scott se tourna vers Kayla avec une violence dans les yeux qui n’avait besoin d’aucun geste.

— Tu ne dis rien.

La jeune femme recula d’un pas.

— Je n’ai encore rien dit.

— Justement.

Avery sentit alors, pour la premiĂšre fois de la journĂ©e, quelque chose qui ressemblait Ă  de la pitiĂ©. Pas pour Scott. Pour Kayla. Il y a des femmes qui entrent dans un mensonge en croyant devenir reines et qui dĂ©couvrent trop tard qu’on les a choisies pour jouer le rĂŽle de la coupable.

MaĂźtre Renard sortit une enveloppe bleue de sa mallette.

— Madame Collins, votre tĂ©lĂ©phone a bien transmis l’enregistrement de la dĂ©claration de Monsieur Collins. La seconde condition s’applique si Monsieur Collins reconnaĂźt avoir prĂ©vu un remariage avant la signature dĂ©finitive du divorce. Ses propos sont clairs.

— Ce n’est pas recevable, cracha Scott.

— Ce sera au juge d’en dĂ©cider. Mais le testament, lui, s’applique dĂšs aujourd’hui.

Avery baissa les yeux sur ses papiers signés. Scott les avait voulus comme une capitulation. Ils venaient de devenir le piÚge qui se refermait.

— Donc, dit-elle, je reste ici.

— Vous restez ici, confirma le notaire. Et Monsieur Collins doit quitter les lieux jusqu’à la dĂ©cision de mĂ©diation patrimoniale.

Scott eut un mouvement vers Avery, puis s’arrĂȘta en voyant Madame Lenoir sortir son propre tĂ©lĂ©phone.

— Vous enregistrez aussi ? demanda-t-il.

— J’ai appris de Madame HĂ©lĂšne, dit-elle. Il faut toujours garder une preuve quand un Collins se met Ă  hausser la voix.

La phrase aurait pu ĂȘtre drĂŽle dans une autre vie. Personne ne rit.

Kayla s’assit lentement sur le canapĂ©, les genoux serrĂ©s. Elle avait perdu tout son satin, toute sa jeunesse arrogante. Il ne restait qu’une fille trop pĂąle dans une piĂšce trop chĂšre.

— Je veux partir, murmura-t-elle.

Scott pivota.

— Tu restes.

Avery entendit l’ordre. Elle reconnut le ton. Le mĂȘme qu’il utilisait autrefois avec elle, quand il disait « ne fais pas de scĂšne », « sois raisonnable », « tu dramatises ». Les prisons les plus solides ont parfois la voix la plus douce.

— Kayla peut partir si elle le souhaite, dit Avery.

— Tu n’as rien Ă  dĂ©cider pour elle.

— Toi non plus.

Le regard de Scott brĂ»la. Puis il sourit, brusquement, comme s’il venait de retrouver une carte dans sa manche.

— TrĂšs bien. Tu veux jouer ? Jouons. Demande donc Ă  Kayla pourquoi elle Ă©tait vraiment auprĂšs de ma grand-mĂšre avant sa mort.

Madame Lenoir pĂąlit.

MaĂźtre Renard referma doucement son dossier.

Avery regarda Kayla.

— Tu connaissais HĂ©lĂšne ?

La jeune femme porta les doigts à ses lùvres. Ses yeux se remplirent de larmes qu’elle retint avec une sorte de honte.

— Je ne devais pas vous rencontrer comme ça.

Scott Ă©clata d’un rire mauvais.

— Voilà. La petite sainte a des secrets aussi.

Avery sentit le sol bouger sous ses pieds, non pas parce qu’elle avait peur, mais parce que l’histoire qu’elle croyait tenir venait de s’ouvrir sur une autre.

Kayla sortit de son sac un petit carnet noir, usé aux coins, et le posa sur la table entre Avery et le testament.

— Votre mari m’a demandĂ© de le voler dans la chambre d’HĂ©lĂšne, dit-elle. Je ne l’ai jamais fait. Mais j’ai lu la premiĂšre page.

Avery n’osa pas toucher le carnet.

— Qu’y avait-il Ă©crit ?

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Kayla avala difficilement sa salive.

— Un prĂ©nom. LĂ©a. Et une phrase : « Scott a dĂ©jĂ  abandonnĂ© un enfant. »

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