Chapitre 06 - L'annexe manquante

Chapitre 06 - L'annexe manquante
Avery nâavait pas peur de la solitude. Elle avait peur de ce quâon y entend quand les autres se taisent enfin. Cette nuit-lĂ , dans la chambre conjugale devenue trop grande, elle resta assise au bord du lit, les chaussures encore aux pieds, le carnet bleu posĂ© sur ses genoux.
La phrase de Diane tournait dans sa tĂȘte. « Pour porter le blĂąme Ă sa place. »
Elle aurait voulu la rejeter dâun geste, comme une mĂ©chancetĂ© de belle-mĂšre prise au piĂšge. Mais Diane avait prononcĂ© ces mots avec trop de prĂ©cision. On ne lance pas une flĂšche aussi droite sans avoir visĂ© longtemps.
Ă deux heures du matin, Avery descendit dans la bibliothĂšque. La maison dormait. Kayla occupait la chambre dâamis du rez-de-chaussĂ©e ; Madame Lenoir avait refusĂ© de rentrer chez elle. MaĂźtre Renard Ă©tait parti, promettant de revenir avec un confrĂšre spĂ©cialisĂ© en successions internationales. Tout le monde voulait la protĂ©ger. CâĂ©tait justement ce qui la rendait mĂ©fiante.
Elle alluma une seule lampe. Sur le bureau, les documents sâĂ©talaient en piles nettes : divorce, testament, copies de courriels, contrat de Kayla, relevĂ©s bancaires, photos de LĂ©a. La vĂ©ritĂ©, quand elle arrive, ne ressemble pas Ă une rĂ©vĂ©lation. Elle ressemble Ă de lâadministratif.
Avery relut le testament depuis le dĂ©but. Les lignes juridiques lui fatiguĂšrent les yeux, mais elle continua. Vers la fin, une rĂ©fĂ©rence revenait : « conformĂ©ment Ă lâannexe A, dĂ©posĂ©e sous pli sĂ©parĂ© ». Or le dossier de MaĂźtre Renard contenait lâannexe B, lâannexe C, un addendum fiscal, mais pas lâannexe A.
Elle appela le notaire. Il rĂ©pondit Ă la troisiĂšme sonnerie, dâune voix pĂąteuse.
â Madame Collins ?
â OĂč est lâannexe A ?
Le silence de MaĂźtre Renard fut plus Ă©loquent quâune rĂ©ponse.
â Elle devait se trouver dans le coffre du cabinet, dit-il enfin.
â Devait ?
â Je lâai cherchĂ©e aprĂšs le message de Madame Diane. Elle nây est pas.
Avery se leva si vite que la chaise recula.
â Vous alliez me le dire quand ?
â Demain matin, avec des Ă©lĂ©ments.
â Jâen ai assez des Ă©lĂ©ments quâon me donne aprĂšs coup.
Elle raccrocha. Dans lâencadrement de la porte, Kayla apparut, enveloppĂ©e dans un gilet trop grand.
â Vous aussi, vous ne dormez pas ?
Avery eut un rire bref.
â Je crois que le sommeil demande une certaine naĂŻvetĂ©.
Kayla entra, pieds nus sur le parquet.
â Scott est passĂ© devant la maison il y a dix minutes.
â Comment le savez-vous ?
â Je connais le bruit de sa voiture. Il ralentit toujours avant de dĂ©cider sâil a le courage dâentrer.
La phrase Ă©tait triste, dâune tristesse qui ne cherchait pas Ă sĂ©duire. Avery vit en Kayla non plus la jeune femme en satin, mais une fille qui avait grandi assez vite pour confondre dĂ©sir et refuge.
â Pourquoi ĂȘtes-vous revenue ? demanda Avery.
Kayla posa la main sur son ventre.
â Parce que je ne veux pas que mon enfant commence sa vie dans un mensonge. Et parce que je vous ai dĂ©testĂ©e sans vous connaĂźtre. Câest plus facile de prendre la place dâune femme quand on lâimagine mĂ©chante.
Avery détourna les yeux. La franchise peut blesser moins que le mensonge, mais elle touche plus profond.
Un bruit sec vint de lâentrĂ©e.
Les deux femmes se figĂšrent.
Puis un second bruit. La serrure.
Avery Ă©teignit la lampe. Kayla porta une main Ă sa bouche. Dans le noir, le marbre du hall reflĂ©tait une lueur pĂąle. Quelquâun venait dâouvrir avec une clĂ©.
Scott apparut le premier. DerriĂšre lui, un homme grand en manteau sombre tenait une enveloppe rigide. Avery reconnut lâavocat privĂ© dont le nom figurait dans les courriels de la clĂ© USB : Victor Delmas.
â Inutile de vous cacher, dit Scott. Cette maison est encore lĂ©galement la mienne.
Avery ralluma la lampe.
â Tu as toujours prĂ©fĂ©rĂ© entrer dans les piĂšces avant dây ĂȘtre invitĂ©.
Victor Delmas ne sourit pas. Il posa lâenveloppe sur le bureau.
â Madame Collins, nous venons vous notifier une copie dâun document qui change substantiellement votre position.
Kayla recula.
Scott, lui, semblait revivre. Il avait retrouvé son air de propriétaire du monde.
â Lâannexe A, dit Avery.
Victor inclina la tĂȘte.
â Une copie.
â OĂč Ă©tait lâoriginal ?
â En sĂ©curitĂ©.
â Chez Diane ?
Scott eut un petit rictus.
â Tu vois ? Tu apprends vite.
Avery ouvrit lâenveloppe. Le document comportait la signature dâHĂ©lĂšne, mais aussi une clause quâelle lut dâabord sans comprendre.
« Si Avery Collins entreprend toute action publique, judiciaire ou mĂ©diatique susceptible de porter atteinte Ă la rĂ©putation de la famille Collins avant Ă©tablissement complet des faits, lâadministration des fonds sera confiĂ©e Ă Diane Collins. »
Kayla murmura :
â Donc si vous vous dĂ©fendez, vous perdez tout.
Scott avança vers Avery.
â Ma grand-mĂšre te connaissait bien, finalement. Elle savait que tu serais tentĂ©e de jouer les hĂ©roĂŻnes.
Avery regarda la signature. Quelque chose nâallait pas. Pas dans la forme. Dans lâintention. HĂ©lĂšne pouvait ĂȘtre dure, rusĂ©e, parfois injuste, mais elle nâaurait jamais confiĂ© la protection de LĂ©a Ă Diane.
â Câest un faux, dit-elle.
Victor Delmas haussa légÚrement les épaules.
â Il faudra le prouver.
Scott sourit.
â Et pendant que tu prouveras, tu ne parleras Ă personne. Ni Ă LĂ©a, ni aux journalistes, ni au juge sans nous prĂ©venir. Sinon ma mĂšre rĂ©cupĂšre tout.
Avery sentit Kayla prĂšs dâelle. La jeune femme tremblait.
â Il va gagner ? souffla-t-elle.
Avery ne rĂ©pondit pas. Elle fixait le bas de la page, lĂ oĂč HĂ©lĂšne avait toujours ajoutĂ© un petit point aprĂšs sa signature, un tic que Madame Lenoir lui avait signalĂ©. Ici, il nây avait rien.
Une idée se forma, lente et froide.
â Scott, dit-elle doucement, tu as fait une erreur.
Il ricana.
â Laquelle ?
Avery prit son tĂ©lĂ©phone et ouvrit la vidĂ©o dâHĂ©lĂšne. Elle la fit avancer jusquâĂ la derniĂšre phrase : « Ne fais confiance Ă personne qui prĂ©tend vouloir te protĂ©ger de la vĂ©ritĂ©. Pas mĂȘme dans ma propre famille. »
Puis elle leva les yeux vers Victor Delmas.
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â HĂ©lĂšne ne parlait pas de Diane seulement. Elle parlait aussi de son avocat.
Victor ne bougea pas. Mais son visage, lâespace dâun battement, devint aussi blanc que lâenveloppe quâil venait dâapporter.