Chapitre 05 - La mĂšre qui souriait trop bien

Chapitre 05 - La mĂšre qui souriait trop bien
Diane Collins arriva le lendemain avec un bouquet dâorchidĂ©es et un manteau couleur crĂšme, comme si elle venait prĂ©senter des condolĂ©ances dans une famille oĂč personne nâĂ©tait mort. Avery lâaperçut depuis lâescalier de la maison de Neuilly. Sa belle-mĂšre embrassa lâair prĂšs de ses joues sans la toucher.
â Ma pauvre chĂ©rie, dit Diane. Scott mâa tout racontĂ©. Tu dois ĂȘtre bouleversĂ©e.
Avery descendit les derniĂšres marches.
â Il vous a vraiment tout racontĂ© ?
Le sourire de Diane ne bougea pas. CâĂ©tait sa grande spĂ©cialitĂ© : garder une expression tendre pendant que son regard faisait les comptes.
â Les hommes sont parfois stupides. Surtout quand une jeune femme leur tourne la tĂȘte.
Kayla, assise dans le salon, se raidit. Elle nâavait pas dormi lĂ , mais elle Ă©tait revenue le matin, seule, avec une petite valise et le visage dâune femme qui a dĂ©cidĂ© de perdre quelque chose pour ne pas se perdre elle-mĂȘme. Avery lui avait proposĂ© du thĂ©. Ce geste minuscule avait semblĂ© la dĂ©faire davantage que toutes les accusations.
Diane posa les orchidées sur la table, juste à cÎté des papiers du divorce.
â Scott va revenir Ă la raison, poursuivit-elle. Il a toujours Ă©tĂ© impulsif. Tu le sais mieux que personne.
â Non, Diane. Je croyais le savoir. Câest diffĂ©rent.
La belle-mÚre soupira, comme si Avery était une enfant qui refusait une écharpe par temps froid.
â Ma chĂšre, il faut parfois sauver un mariage par orgueil, mĂȘme quand le cĆur nây est plus. Une femme intelligente ne dĂ©truit pas une fortune pour une humiliation passagĂšre.
Avery regarda Kayla. La jeune femme avait baissĂ© les yeux. Humiliation passagĂšre. VoilĂ comment certaines familles nomment les femmes quâelles sacrifient.
â Je ne dĂ©truis rien, dit Avery. Je lis.
Diane cligna Ă peine des yeux.
â Pardon ?
â Je lis les contrats, les annexes, les vieux carnets. Câest fou ce quâon trouve quand on lit jusquâau bout.
Le sourire de Diane se figea un rien. Avery comprit quâelle avait touchĂ© juste.
â HĂ©lĂšne Ă©tait malade, dit Diane. Ă la fin, elle soupçonnait tout le monde.
â Elle vous soupçonnait, vous.
Cette fois, la belle-mĂšre se tourna franchement vers elle. Kayla cessa de respirer.
â Fais attention, Avery.
Il nây avait plus de « ma chĂšre ». Plus de velours. Juste lâos.
Avery sortit le carnet bleu de son sac noir. Le cuir Ă©tait usĂ©, presque doux, comme un objet quâon a trop souvent serrĂ© en espĂ©rant quâil parle.
â « Elle a vendu Marianne. » Câest ce quâHĂ©lĂšne a Ă©crit.
Diane eut un rire bref.
â Et tu crois comprendre ce que cela signifie ?
â Je vous Ă©coute.
La porte du salon sâouvrit alors. Scott entra sans son arrogance de la veille. Il avait les traits tirĂ©s, la barbe mal faite, mais ses yeux avaient repris leur duretĂ©.
â Maman, ne dis rien.
Diane le regarda avec une lassitude froide.
â Tu es toujours arrivĂ© trop tard, mon fils.
Avery sentit la scĂšne glisser ailleurs. Scott nâĂ©tait plus lâhomme qui dominait la piĂšce. Il redevenait un garçon devant sa mĂšre, furieux dâavoir besoin dâelle.
â Quâavez-vous fait Ă Marianne ? demanda Avery.
Diane ĂŽta lentement ses gants.
â Jâai protĂ©gĂ© ma famille.
Kayla porta une main Ă son ventre. MaĂźtre Renard, que Scott nâavait pas vu dans lâembrasure de la bibliothĂšque, alluma son enregistreur sans un mot.
â Marianne Ă©tait une petite provinciale ravissante, continua Diane. Elle voulait croire aux promesses. Scott avait vingt-six ans, aucune prudence, et ton beau-pĂšre menaçait dĂ©jĂ de lui couper les vivres sâil faisait un scandale.
â LĂ©a nâĂ©tait pas un scandale, dit Avery.
Diane la fixa.
â Dans notre monde, les enfants ne naissent pas seulement. Ils arrivent avec des avocats.
Avery sentit une colĂšre sĂšche monter en elle. Pas une colĂšre bruyante. Une colĂšre de femme adulte, celle qui ne brĂ»le pas les meubles parce quâelle sait dĂ©jĂ oĂč mettre le feu.
â Vous avez payĂ© Marianne ?
â Je lui ai proposĂ© une solution.
â Vous lâavez menacĂ©e.
Diane ne répondit pas.
Scott sâavança.
â Ăa suffit. Cette histoire nâa rien Ă voir avec Avery.
â Bien sĂ»r que si, dit Kayla soudain.
Tous se tournĂšrent vers elle.
Elle se leva, le visage blanc, mais les yeux clairs.
â Parce que vous alliez faire la mĂȘme chose avec moi.
Scott eut un rire méprisant.
â Ne sois pas ridicule.
Kayla sortit une enveloppe de son sac.
â Jâai trouvĂ© ça dans ta veste, hier soir. Le contrat que ton avocat devait me faire signer aprĂšs le mariage.
Elle posa les feuilles sur la table. Avery lut les premiĂšres lignes, puis sentit Diane approcher derriĂšre elle. Le contrat prĂ©voyait la sĂ©paration totale des biens, la renonciation de Kayla Ă toute demande en cas de divorce, une clause de confidentialitĂ© et, surtout, une phrase soulignĂ©e au stylo : « La naissance dâun enfant ne saurait constituer un motif de rĂ©vision financiĂšre. »
Kayla avait les larmes aux yeux, mais sa voix resta stable.
â Tu mâavais dit que tu voulais une famille.
Scott se pencha vers elle.
â Je voulais un hĂ©ritier.
La phrase tomba comme un verre quâon lĂąche sur du carrelage.
MĂȘme Diane eut un mouvement de recul. Avery comprit que Scott venait de dĂ©passer la cruautĂ© familiale ordinaire. Il avait parlĂ© vrai. CâĂ©tait toujours ce qui perdait les hommes qui mentent trop bien.
MaĂźtre Renard entra entiĂšrement dans le salon.
â Monsieur Collins, je vous conseille de ne plus ajouter un mot.
Scott se retourna. Son visage changea quand il vit lâenregistreur.
â Vous nâavez pas le droit.
â Nous sommes chez Madame Collins, rĂ©pondit le notaire. Elle mâa autorisĂ© Ă ĂȘtre prĂ©sent.
â Chez Madame Collins ? rĂ©pĂ©ta Diane.
Avery prit les clés de la maison sur la table et les glissa dans la poche de sa veste.
â Oui, Diane. JusquâĂ nouvel ordre.
La belle-mÚre la contempla longuement. Puis, contre toute attente, elle sourit. Pas le sourire social, pas celui des orchidées. Un sourire plus ancien, plus dangereux.
â Alors tu nâas pas encore compris pourquoi HĂ©lĂšne tâa choisie.
Avery se figea.
â Pour empĂȘcher Scott de recommencer.
â Non, ma petite. Pour porter le blĂąme Ă sa place.
Madame Lenoir, qui se tenait dans le couloir, poussa un faible cri.
Diane ramassa son sac.
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â Demande donc Ă ton notaire pourquoi lâannexe principale nâa jamais Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e officiellement.
Puis elle sortit, laissant derriĂšre elle les orchidĂ©es, lâodeur de son parfum, et une certitude Ă©pouvantable : HĂ©lĂšne avait peut-ĂȘtre tendu un piĂšge Ă Scott, mais quelquâun lâavait prĂ©parĂ© pour Avery.