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Chapitre 10 - La condition d'aimer encore sa vie

Chapitre 10 - La condition d'aimer encore sa vie

Avery resta debout dans le couloir du cabinet, l’enveloppe ouverte dans les mains. Pendant quelques secondes, le monde se rĂ©duisit Ă  cette somme imprimĂ©e noir sur blanc. 200 000 dollars. Son nom. Une date vieille de trois ans.

Scott avait toujours eu un talent particulier pour les derniers coups. Pas les plus intelligents. Les plus sales. Ceux qui ne cherchent pas à gagner, seulement à salir la main qui vous désigne.

Kayla lut par-dessus son épaule.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un piùge.

Avery reconnut la date. Trois ans plus tĂŽt, HĂ©lĂšne lui avait proposĂ© de l’aider Ă  financer son ancien projet de librairie-salon, un lieu pour femmes seules, veuves, divorcĂ©es, fatiguĂ©es de boire leur cafĂ© dans des endroits oĂč l’on vous regarde comme une chaise vide. Avery avait refusĂ©. Scott s’était moquĂ© d’elle pendant des semaines.

« Tu veux vendre des romans à des dames qui sentent la poudre de riz ? TrÚs ambitieux. »

Le projet Ă©tait mort dans un tiroir. Mais le virement, lui, avait existĂ©. Pas vers son compte personnel. Vers une sociĂ©tĂ© créée par Scott « pour simplifier ». Elle n’avait jamais touchĂ© l’argent.

MaĂźtre Renard examina le document.

— Il veut faire croire que vous avez acceptĂ© une compensation d’HĂ©lĂšne en Ă©change de votre rĂŽle.

— Est-ce que ça peut marcher ? demanda Kayla.

— Avec assez de bruit, tout peut salir. Pas forcĂ©ment condamner.

Avery ferma les yeux. Elle Ă©tait lasse. Pas faible. Lasse de devoir prouver qu’elle n’était pas ce que les autres avaient fabriquĂ©. Lasse de voir chaque vĂ©ritĂ© accompagnĂ©e d’un nouveau crochet.

LĂ©a s’approcha.

— Ma mĂšre disait que les menteurs gagnent quand on rĂ©pond Ă  toutes leurs questions. Il faut parfois poser la seule qui compte.

Avery la regarda.

— Laquelle ?

— OĂč est passĂ© l’argent ?

La question Ă©tait si simple qu’elle en devint lumineuse.

Trois semaines plus tard, la rĂ©ponse tomba. Les 200 000 dollars avaient transitĂ© par une sociĂ©tĂ© de Scott, puis vers un compte contrĂŽlĂ© par Victor Delmas, puis vers la mĂȘme sociĂ©tĂ© Ă©cran utilisĂ©e pour siphonner les comptes d’HĂ©lĂšne. Scott avait cru fabriquer une corde autour du cou d’Avery ; elle avait menĂ© tout droit Ă  sa propre cave.

La procĂ©dure fut longue. Moins spectaculaire que dans les films. Beaucoup de courriers recommandĂ©s, de rendez-vous, de silences dans des couloirs administratifs. Scott quitta la maison sous contrĂŽle judiciaire, avec deux valises et un visage fermĂ©. Diane cessa de sourire. Victor Delmas perdit son cabinet avant mĂȘme de comprendre qu’il avait perdu bien davantage.

LĂ©a fut reconnue officiellement. Elle ne prit pas le nom Collins tout de suite. Elle dit qu’un nom n’était pas une rĂ©paration, seulement une porte. Elle voulait choisir quand l’ouvrir. Avery respecta cela.

Kayla donna naissance Ă  une petite fille un matin de novembre, dans une clinique oĂč Avery arriva avec des vĂȘtements de bĂ©bĂ© et un thermos de soupe. Kayla avait refusĂ© que Scott soit prĂ©venu avant l’accouchement. Il aurait des droits, plus tard, encadrĂ©s, examinĂ©s, limitĂ©s s’il le fallait. Mais il n’aurait plus jamais le droit d’utiliser un enfant comme une clĂ© de coffre.

— Comment tu vas l’appeler ? demanda Avery.

Kayla regarda le bébé endormi contre elle.

— Marianne.

Avery ne rĂ©pondit pas tout de suite. Elle pensa Ă  la femme de Bretagne, Ă  la chaise jaune dans le garde-meuble, Ă  toutes celles qui sauvent des vies en silence pendant que d’autres racontent l’histoire Ă  leur place.

— C’est un beau prĂ©nom, dit-elle enfin.

L’argent d’HĂ©lĂšne fut placĂ© comme prĂ©vu sous administration. Avery aurait pu s’acheter une revanche visible : un appartement plus grand, une voiture plus chĂšre, une robe dans laquelle croiser Scott par hasard. Elle choisit autre chose.

Au printemps, dans une rue calme du 15e arrondissement, ouvrit la Maison HĂ©lĂšne. Ce n’était pas une fondation immense avec des plaques dorĂ©es. C’était un lieu chaud, avec une bibliothĂšque, du cafĂ©, des fauteuils profonds, une juriste bĂ©nĂ©vole deux aprĂšs-midi par semaine, et une piĂšce pour les enfants qui attendaient pendant que leurs mĂšres apprenaient Ă  relire leur vie sans trembler.

Avery avait hĂ©sitĂ© Ă  garder le prĂ©nom d’HĂ©lĂšne. La vieille dame avait protĂ©gĂ©, oui, mais tard. Elle avait aimĂ©, mais avec des secrets. Madame Lenoir lui dit un jour, en rangeant des tasses :

— Les morts n’ont pas besoin d’ĂȘtre parfaits pour nous laisser quelque chose d’utile.

Alors le nom resta.

Un samedi de juin, Léa vint aider à classer des livres. Elle apporta la chaise jaune, repeinte proprement, et la plaça dans le coin des enfants.

— Ma mĂšre aurait aimĂ© cet endroit, dit-elle.

Avery sentit sa gorge se serrer.

— J’aurais aimĂ© la connaĂźtre.

— Moi aussi, j’aurais aimĂ© la connaĂźtre adulte.

Elles restùrent cîte à cîte, sans chercher à combler ce que la vie avait pris. Certaines absences ne se remplissent pas. On apprend seulement à construire autour d’elles une piùce avec de la lumiùre.

Scott réapparut une seule fois, des mois plus tard, devant la Maison HélÚne. Il avait maigri. Son blazer semblait trop large. Il attendit Avery sur le trottoir, les mains dans les poches, comme un homme qui espÚre encore que son charme sera reconnu par une ancienne douane.

— Tu as gagnĂ©, dit-il.

Avery ferma la porte derriĂšre elle.

— Non. J’ai survĂ©cu. Ce n’est pas la mĂȘme chose.

Il regarda l’enseigne, les femmes qui riaient Ă  l’intĂ©rieur, LĂ©a derriĂšre la vitrine avec une pile de livres, Kayla assise prĂšs de la fenĂȘtre, la petite Marianne dans les bras.

— Tu m’as tout pris.

Avery eut presque pitié de lui. Presque.

— Scott, tu as confondu possĂ©der et garder. Ce qu’on possĂšde peut ĂȘtre repris. Ce qu’on garde vraiment, on le traite mieux.

Il voulut répondre, mais aucun mot ne lui vint qui ne soit pas vieux. Alors il partit. Et cette fois, Avery ne le regarda pas longtemps.

Le soir, aprĂšs la fermeture, elle resta seule dans la grande piĂšce. La lumiĂšre tombait doucement sur les Ă©tagĂšres. Sur la table, il y avait encore un stylo noir, presque le mĂȘme que celui du divorce. Avery le prit, ouvrit un cahier neuf et Ă©crivit la premiĂšre phrase du rĂšglement intĂ©rieur de la Maison HĂ©lĂšne :

« Ici, aucune femme n’a besoin de prouver sa douleur pour mĂ©riter d’ĂȘtre crue. »

Elle pensa aux papiers signĂ©s sur le marbre, Ă  la condition cachĂ©e, Ă  ce jour oĂč Scott avait cru qu’elle abandonnait tout parce qu’elle avait cessĂ© de se battre Ă  sa maniĂšre Ă  lui.

La vie ne lui avait pas rendu les annĂ©es perdues. Elle ne rend jamais cela. Mais elle lui avait rendu sa voix, et parfois, Ă  trente-cinq ans comme Ă  cinquante ou soixante, c’est ainsi qu’une femme recommence : non pas en redevenant celle qu’elle Ă©tait avant, mais en rencontrant enfin celle qu’elle aurait dĂ» protĂ©ger depuis le dĂ©but.

Avery Ă©teignit les lumiĂšres, prit son sac noir et sortit dans l’air tiĂšde de Paris.

De l’autre cĂŽtĂ© de la rue, Madame Lenoir l’attendait avec deux cafĂ©s brĂ»lants.

— Alors ? demanda la vieille gouvernante.

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Avery sourit.

— Alors demain, on ouvre encore.

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