Chapitre 06 - Le père derrière la porte

Chapitre 06 - Le père derrière la porte
Arthur Cole vivait encore, mais la famille parlait de lui comme d'un portrait.
Depuis son attaque cérébrale, deux ans plus tôt, il occupait l'aile est de la maison, celle où les rideaux restaient tirés et où les infirmières entraient avec des chaussures silencieuses. Maria l'avait vu une seule fois, au bout d'un couloir : un vieil homme grand, amaigri, assis dans un fauteuil, le regard tourné vers les arbres. On disait qu'il ne parlait presque plus.
Ethan n'avait pas prononcé son nom depuis l'arrivée de Maria.
La photographie laissée dans le bureau changea cela.
— Nous allons le voir, dit-il.
— Maintenant ? demanda Maria.
— Maintenant.
Mme Wynn, qui tenait Noodle contre elle comme un objet sacré, bloqua presque la porte.
— Monsieur Ethan, votre père est fatigué.
— Il l'est depuis vingt ans.
La phrase sortit durement, puis il regretta. Maria le vit à son visage. Les gens riches regrettaient souvent en silence, par économie d'orgueil.
Sophia voulait venir. Maria refusa d'abord, puis l'enfant s'accrocha à sa jambe.
— Je veux mon lapin.
Mme Wynn le lui rendit. Le vieux tissu avait été recousu de nouveau. Cette fois, par des mains pressées. Maria sentit une colère sourde : on avait ouvert le ventre de l'enfance pour y chercher de quoi mentir.
L'aile est sentait la cire, les médicaments et les roses trop anciennes.
Arthur Cole était près de la fenêtre, une couverture écossaise sur les genoux. Il semblait plus petit que son nom. Sa main droite tremblait légèrement. Sur la table près de lui, il y avait une photo d'Adrian et Ethan adolescents, debout devant un bateau, les bras passés autour du cou l'un de l'autre avec cette maladresse tendre des frères qui ne savent pas encore qu'ils seront séparés.
Ethan s'arrêta devant le fauteuil.
— Papa.
Arthur cligna des yeux.
Son regard se posa d'abord sur son fils, puis sur Maria, puis sur Sophia.
Il s'immobilisa.
La petite, intimidée, se cacha à moitié derrière le manteau de Maria.
— Bonjour, monsieur, dit-elle.
Arthur ouvrit la bouche. Aucun son ne vint.
Ethan posa la photographie sur ses genoux.
— Elena Delgado est venue ici. Lorraine était avec elle. On me dit que tu sais pourquoi.
Le vieil homme baissa les yeux vers l'image.
Sa main gauche, la plus valide, chercha la photo. Il la toucha du bout des doigts, comme s'il craignait qu'elle brûle.
— Papa.
Arthur respira fort.
— Pas… Lorraine, souffla-t-il.
Ethan se pencha.
— Quoi ?
— Pas… seule.
Maria sentit sa nuque se hérisser.
— Qui était avec elle ?
Arthur tourna les yeux vers elle. Il sembla découvrir dans son visage un autre visage. Elena, peut-être. Les sœurs s'étaient ressemblées par la bouche et par la manière de se tenir droites même quand elles avaient peur.
Il fit un effort terrible.
— Preston.
Ethan recula d'un demi-pas.
— Preston Voss ?
Arthur ferma les yeux une seconde.
— Il… papier.
— Quel papier ?
Le vieil homme chercha de l'air.
Sophia, sans comprendre, s'approcha et posa Noodle sur ses genoux.
— Il est doux si vous avez peur.
Arthur regarda le lapin.
Une larme coula dans les plis de son visage.
— Vivienne, murmura-t-il.
Ethan tourna la tête, frappé en plein cœur.
— Non, papa. C'est Sophia.
Arthur fixa l'enfant plus intensément.
Ses doigts tremblants touchèrent les boucles brunes.
— Adrian, dit-il.
Maria sentit son ventre se serrer.
Ethan ne bougea plus.
— Elle ressemble à Adrian ?
Arthur hocha très lentement la tête.
Puis il leva sa main vers la commode, où une petite boîte d'acajou reposait sous une lampe. Ethan l'ouvrit. À l'intérieur, il y avait des boutons de manchette, une montre arrêtée, deux clés, et une enveloppe fermée par un cachet de cire fendu.
Sur l'enveloppe, une écriture masculine avait inscrit : « Pour Ethan, si je n'ai pas le courage. »
— Adrian, murmura Ethan.
Ses mains hésitèrent.
Il n'avait pas peur des contrats à plusieurs milliards, des conseils d'administration, des hommes politiques, des marchés qui s'effondraient en une nuit. Mais il avait peur d'une enveloppe écrite par son frère mort.
Maria le comprit mieux à cet instant que depuis le début.
— Ouvrez-la, dit-elle doucement.
Il brisa le reste du cachet.
La lettre d'Adrian était courte.
« Ethan, je vais devenir père. Elle s'appelle Elena. Tu vas l'aimer, parce qu'elle ne croit pas nos mensonges de famille. Je veux tout dire à Noël. Si je recule, rappelle-moi que nous avons déjà perdu Vivienne parce que les adultes préféraient sauver leur nom plutôt que dire la vérité. Je ne veux pas que mon enfant grandisse dans une maison où l'on confond l'amour avec la propriété. »
Ethan ferma les yeux.
Maria remarqua alors quelque chose au fond de la boîte : une petite clé plate, collée sous le velours intérieur.
Arthur la vit aussi.
Il émit un son rauque.
— Piano.
— Le piano ? demanda Ethan.
Arthur hocha la tête, épuisé.
— Elle… a caché.
— Qui ? Lorraine ?
Le vieil homme secoua faiblement la tête.
Son regard alla vers Mme Wynn, restée près de la porte.
La gouvernante devint livide.
Ethan se tourna lentement vers elle.
— Mme Wynn ?
La vieille femme joignit les mains.
— J'ai obéi à votre frère, monsieur Ethan. Pendant quatre ans, j'ai gardé le secret qu'il m'avait confié.
Maria sentit Sophia serrer sa main.
Ethan murmura :
— Quel secret ?
Mme Wynn regarda la clé.
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— Adrian n'a pas seulement laissé une lettre.
Et dans l'aile est, même Arthur Cole sembla attendre le verdict des vivants.