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Chapitre 05 - Le dossier de Sophia

Chapitre 05 - Le dossier de Sophia

Ethan conduisit lui-même.

Maria ne l'aurait jamais imaginé au volant d'un SUV sombre, sans chauffeur, sans garde du corps, lançant la voiture sur les avenues mouillées comme s'il avait attendu toute sa vie une raison de désobéir. Il avait gardé le visage peint dans sa mémoire, mais son expression, à cet instant, n'avait plus rien de tendre.

Sophia était restée à la maison avec Mme Wynn, sous la surveillance de deux agents que Ethan avait appelés non pas parmi ceux de la société familiale, mais parmi d'anciens policiers qu'il connaissait personnellement. Maria n'aimait pas laisser l'enfant. Elle avait eu l'impression d'abandonner son propre cœur sur le seuil.

— Respirez, dit Ethan sans la regarder.

— Ne me dites pas de respirer.

Il accepta la correction.

— D'accord.

Quelques secondes passèrent.

— J'aurais dû venir vous trouver avant, murmura-t-elle.

— Peut-être.

La franchise la blessa moins qu'une consolation.

— Et vous, vous auriez dû regarder autour de vous, répondit-elle.

Il serra les mains sur le volant.

— Oui.

Ce oui, simple et sans défense, calma quelque chose en elle.

À l'école, Mme Parker les attendait dans son bureau. C'était une femme ronde, aux lunettes violettes, qui avait toujours offert à Sophia un biscuit supplémentaire les jours de pluie. Elle tendit les documents avec des doigts indignés.

— Je n'ai rien remis. J'ai fait semblant de devoir appeler l'administration centrale. Ils sont partis il y a dix minutes.

Maria prit la fausse autorisation.

Sa signature imitée courait en bas de la page. Une imitation presque parfaite, sauf dans le D de Delgado. Elena disait toujours que Maria avait un D de danseuse. Ici, le D était un crochet sec.

— Ce n'est pas moi.

— Je sais, dit Mme Parker. Mais ils avaient ceci.

Elle posa une copie d'acte de naissance.

Nom de l'enfant : Sophia Elena Delgado.

Mère : Elena Lucia Delgado.

Père : non déclaré.

Maria sentit la honte familière revenir, celle qu'elle n'aurait pas dû porter mais qu'on dépose toujours sur les femmes qui élèvent seules un enfant.

Ethan lut en silence.

— Il manque une page, dit-il.

Mme Parker cligna des yeux.

— Pardon ?

— Les actes de naissance de cet hôpital comportaient à l'époque une annexe médicale avec le bracelet de maternité numérisé et le groupe sanguin du nouveau-né. Cette copie n'a que la première page.

Maria le regarda, surprise.

— Comment savez-vous ça ?

— La fondation Cole finançait l'aile maternité de Saint Gabriel.

Il prononça ces mots comme s'ils lui laissaient un goût amer.

Dans le couloir, une petite fille rit. Maria eut un réflexe de mère, se tourna, puis se rappela que Sophia n'était pas là.

Mme Parker ferma la porte.

— Madame Delgado, je dois vous dire autre chose. La femme a laissé entendre que vous n'étiez pas la tutrice légale de Sophia.

Maria se raidit.

— J'ai les papiers.

— Je les ai dans le dossier. Mais elle disait qu'ils seraient contestés.

Ethan leva les yeux.

— Par qui ?

Mme Parker hésita.

— Par la famille biologique.

Maria eut envie de rire et de vomir en même temps.

La famille biologique. Ces mots arrivaient toujours trop tard, bien habillés, avec des avocats. Ils n'étaient jamais là pour les couches, les bronchiolites, les cauchemars, les chaussures trop petites. Ils arrivaient quand l'enfant devenait utile.

Ethan se leva.

— Gardez une copie de tout. Ne remettez rien sans injonction judiciaire. Je vous enverrai dans l'heure une lettre de mon propre avocat.

— Preston Voss ? demanda Mme Parker.

— Non.

Ce non contenait une guerre.

De retour à la voiture, Maria resta debout sous l'auvent, incapable d'ouvrir la portière.

— Ils vont me l'enlever.

— Non.

— Vous n'en savez rien.

— Je sais que je ne les laisserai pas faire.

Elle le regarda enfin.

— Pourquoi ? Parce qu'elle est peut-être une Cole ?

Ethan encaissa.

— Parce qu'elle est Sophia.

Maria voulut croire à la phrase. Elle aurait préféré ne pas en avoir besoin.

Le téléphone d'Ethan vibra.

Il consulta l'écran et son visage changea.

— Mme Wynn.

Il répondit en haut-parleur.

La voix de la vieille gouvernante tremblait, ce qui était plus inquiétant que n'importe quel cri.

— Monsieur Cole, je suis désolée. J'ai quitté le couloir moins d'une minute pour prendre le plateau du goûter.

Maria sentit le monde se rétrécir.

— Sophia ?

— Elle va bien. Mais quelqu'un est entré dans votre bureau. La serrure du tiroir ancien a été forcée.

Ethan ferma les yeux.

— Qu'est-ce qui manque ?

Un silence.

— L'album d'Adrian. Et la lettre cousue dans le lapin.

Maria s'appuya contre la voiture pour ne pas tomber.

— Noodle ?

Mme Wynn inspira.

— Le lapin est toujours là. Mais quelqu'un l'a ouvert de nouveau. Et a laissé quelque chose à la place.

Ethan parla très doucement.

— Quoi ?

— Une petite enveloppe blanche. À votre nom.

Ils rentrèrent sans un mot.

Dans le bureau d'Ethan, l'enveloppe attendait sur le cuir vert du sous-main. Pas de timbre, pas d'écriture sauf un E tracé à l'encre noire.

Ethan l'ouvrit.

Il n'y avait qu'une photographie.

On y voyait Elena Delgado, enceinte, devant la grille de la maison Cole. À côté d'elle se tenait Lorraine, main posée sur son épaule, sourire parfait. Au dos, une phrase avait été écrite :

« Demande à ton père pourquoi il l'a laissée entrer ce soir-là. »

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Ethan relut la phrase.

Puis, pour la première fois depuis que Maria le connaissait, il eut l'air vraiment effrayé.

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