Chapitre 03 - La lettre cousue dans l'oreille

Chapitre 03 - La lettre cousue dans l'oreille
Maria n'aurait jamais dû garder la lettre.
Elle se l'était répété cent fois depuis la mort d'Elena. Il aurait fallu la brûler dans l'évier, la jeter dans une bouche d'égout, l'enterrer loin de Nashville avec tout ce qu'elle savait. Mais certains papiers ne sont pas seulement des preuves. Ils sont les dernières voix des morts.
Ethan demanda à Mme Wynn d'emmener Sophia dans la véranda.
La petite refusa d'abord de lâcher Noodle. Maria dut s'agenouiller devant elle, caresser ses joues chaudes, promettre que le lapin reviendrait.
— Tu ne cries pas ? demanda Sophia.
La question brisa presque Maria.
— Non, mi vida. Je ne crie pas.
— Lui non plus ?
Sophia regardait Ethan.
Il secoua la tête.
— Non. Je te le promets.
Quand la porte se referma, Maria resta debout près de la table, les bras serrés autour d'elle-même. Ethan posa le lapin au centre, prit de petits ciseaux dans le nécessaire à couture que Mme Wynn avait laissé, et décousit l'oreille avec une lenteur presque religieuse.
Le papier sortit plié en quatre.
Il avait jauni au bord. Quelques lettres étaient abîmées par l'humidité. L'écriture d'Elena, penchée et serrée, apparut.
Maria voulut détourner les yeux, mais elle connaissait chaque ligne. Elle les avait lues la nuit, à l'hôpital, dans les salles d'attente, dans des chambres louées à la semaine. Elle avait vieilli autour de ces phrases.
Ethan lut à voix basse.
« Maria, si tu trouves ceci, c'est que je n'ai pas réussi à venir te voir. Pardonne-moi. Je n'ai pas eu peur d'aimer Adrian. J'ai eu peur de ce que sa famille ferait à notre enfant. »
Il s'arrêta.
Le mot enfant sembla agrandir la pièce.
Maria fixa la pluie.
Ethan reprit.
« Il voulait tout dire après Noël. Il disait qu'Ethan comprendrait, que son petit frère avait encore un cœur sous toute cette glace. Mais Lorraine a découvert le bracelet, puis les analyses, puis mon nom. Elle m'a offert de l'argent pour disparaître. Quand j'ai refusé, elle m'a souri comme si j'étais déjà morte. »
Le visage d'Ethan se ferma.
— Lorraine ?
— Votre belle-mère.
— Elle n'avait aucun pouvoir sur Adrian.
Maria eut un rire bref, sans joie.
— Vous croyez vraiment ça ?
Ethan ne répondit pas.
Il reprit la lettre.
« Si quelque chose m'arrive, ne donne pas Sophia aux Cole. Pas tant que tu ne sauras pas qui a saboté la voiture d'Adrian. Pas tant que Lorraine contrôlera la fondation et les avocats. Sophia n'est pas un héritage. C'est ma fille. Mais c'est aussi la sienne. »
Le papier trembla entre les doigts d'Ethan.
Maria vit son visage perdre sa couleur.
— Sophia est la fille d'Adrian ?
Elle ferma les yeux.
Voilà. La phrase existait maintenant hors d'elle. Elle ne pouvait plus la reprendre.
— Elena était enceinte quand il est mort, dit-elle. Elle m'a appelée de Memphis deux mois plus tard. Elle avait peur. Très peur. Elle disait qu'on la suivait.
— Pourquoi ne pas être venue me voir ?
Cette fois, Maria le regarda franchement.
— Vous aviez vingt-cinq ans. Vous veniez d'hériter d'un empire que vous ne vouliez pas. Tous les journaux vous décrivaient comme un garçon brisé, manipulé par les conseillers de votre père. Et chaque personne qui approchait Elena semblait ensuite recevoir une menace, perdre son travail ou disparaître.
Il accusa le coup en silence.
Maria se surprit à avoir presque pitié de lui. Les riches n'étaient pas protégés de tout. Parfois, ils étaient seulement enfermés dans des cages plus belles.
— Elena est morte quand Sophia avait trois mois, ajouta-t-elle. Officiellement, une chute dans l'escalier. Officieusement…
— Officieusement ?
Maria serra les dents.
— Elle m'avait laissé un message le soir-même. Elle disait : « Lorraine est venue. Si je ne rappelle pas, prends le sac rouge. » Quand je suis arrivée, la police était déjà là. Le sac avait disparu.
Ethan passa une main dans ses cheveux.
— Et vous avez élevé Sophia seule.
— Quelqu'un devait le faire.
— En travaillant dans ma maison.
— Je ne savais pas que c'était votre maison quand l'agence m'a envoyée. Le contrat parlait seulement d'une résidence privée. Quand j'ai compris, j'ai voulu partir. Mais Sophia était malade cette semaine-là. J'avais besoin d'argent. Et puis…
Elle hésita.
— Et puis ?
— J'ai vu le portrait d'Adrian dans la bibliothèque. J'ai pensé qu'un jour, peut-être, je trouverais une preuve.
Ethan baissa les yeux vers la lettre.
— Cette preuve aurait dû m'être donnée.
Maria sentit sa peur se transformer en colère.
— Pour que vos avocats me prennent Sophia ? Pour qu'on m'explique qu'une femme de ménage immigrée ne peut pas garder l'héritière d'une famille Cole ?
Il ne répondit pas tout de suite.
Dans la véranda, on entendit Sophia rire doucement. Mme Wynn devait lui montrer les oiseaux près de la fontaine. Ce rire rendit tout plus dangereux.
— Je ne vous prendrai pas Sophia, dit Ethan enfin.
Maria voulait le croire. Une partie d'elle le crut même. La partie fatiguée, celle qui avait besoin d'un allié. Mais une autre partie, la plus ancienne, savait que les promesses des hommes puissants changent de forme dès qu'un avocat entre dans la pièce.
Comme si la maison avait entendu cette pensée, le téléphone d'Ethan vibra sur la table.
Il regarda l'écran.
Son visage se durcit.
— Lorraine est en route.
Maria sentit son souffle se bloquer.
— Comment sait-elle ?
Ethan fixa le couloir, puis la caméra discrète au coin du plafond.
— Parce que quelqu'un dans cette maison lui raconte encore tout.
À cet instant, la porte de la véranda s'ouvrit brusquement.
Mme Wynn apparut, pâle comme la nappe du dimanche.
— Monsieur Cole… il faut venir.
— Sophia ? demanda Maria.
— Elle va bien. Mais elle vient de reconnaître une femme sur l'album.
Ethan attrapa la lettre.
Maria courut presque jusqu'à la véranda.
Sophia était debout devant un grand album ouvert. Son petit doigt montrait une photo de Lorraine Cole, belle, blonde, glacée, un collier de rubis au cou.
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— C'est la dame qui a fait pleurer ma première maman, dit l'enfant.
Et cette fois, même la maison sembla retenir sa respiration.