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Chapitre 02 - Le lapin qui connaissait la maison

Chapitre 02 - Le lapin qui connaissait la maison

Le lendemain matin, Maria arriva dans la cuisine avant six heures, comme toujours.

La maison dormait encore derrière ses murs trop blancs. Au sous-sol, les machines de la buanderie ronronnaient. Dans l'office, les tasses étaient alignées selon leur taille, les fruits rangés dans une coupe comme pour une nature morte. Tout semblait normal, et c'était précisément ce qui inquiétait Maria.

Elle avait mal dormi.

Sophia, elle, avait sombré d'un coup, Noodle sous le bras, sans comprendre pourquoi sa mère d'adoption avait verrouillé deux fois la porte de leur petite chambre de service.

Maria avait passé une partie de la nuit assise au bord du lit, à regarder l'enfant respirer. Elle revoyait le visage d'Ethan lorsqu'il avait reconnu le lapin. Pas reconnu comme on remarque une ressemblance. Reconnu comme on retrouve un mort.

À sept heures moins dix, Mme Wynn entra dans la cuisine.

La gouvernante avait soixante-six ans, un chignon serré, des yeux bleus capables de repérer une poussière sur une plinthe à douze mètres. Elle travaillait pour les Cole depuis l'époque du grand-père. Elle parlait peu, mais ses silences pesaient toujours le bon poids.

— M. Cole veut vous voir après le petit déjeuner, dit-elle.

Maria posa trop brusquement la carafe de café.

— Est-ce qu'il a dit pourquoi ?

Mme Wynn la regarda comme si la question était naïve.

— Il ne dit jamais pourquoi. Il décide, et les autres découvrent.

Maria baissa les yeux.

— Je peux préparer Sophia pour l'école avant ?

— Il a demandé que l'enfant reste dans la maison aujourd'hui.

Cette fois, Maria sentit la peur lui serrer la nuque.

— Elle n'a rien fait de mal.

Mme Wynn se rapprocha du plan de travail. Sa voix resta basse.

— Je ne pense pas qu'il soit en colère.

— Alors pourquoi veut-il qu'elle reste ?

La vieille femme hésita.

Ce fut bref, mais Maria le vit. Dans une maison de riches, les domestiques apprennent à lire les hésitations comme d'autres lisent les journaux.

— Parce qu'il a passé la nuit dans la bibliothèque avec les albums de famille, répondit Mme Wynn.

Maria sentit ses doigts se refroidir.

À huit heures, Ethan prit son café seul dans le petit salon bleu.

Il avait retrouvé son visage propre, sa chemise nette, son gilet sombre. Rien, chez lui, ne portait la trace du soleil jaune ou du papillon. Pourtant Maria eut l'impression que la peinture était encore là, sous la peau, visible seulement pour ceux qui savaient regarder.

Sophia, installée sur une chaise trop grande, balançait ses jambes. Noodle dépassait de son sac à dos.

Ethan posa une photographie sur la table basse.

— Je voudrais que vous regardiez ceci.

Maria reconnut aussitôt le papier épais des photos anciennes. L'image montrait deux enfants dans un jardin : un garçon brun d'environ huit ans, sérieux, et une petite fille en robe blanche qui tenait un lapin exactement semblable à Noodle.

Même oreille fatiguée. Même œil en bouton nacré. Même couture maladroite.

Sophia se pencha.

— Il ressemble à Noodle.

— Il s'appelait Noodle, dit Ethan.

Maria ferma les yeux une seconde.

— Beaucoup de peluches se ressemblent.

— Pas celle-là.

Il ne parlait pas fort, mais quelque chose dans son ton lui interdit de mentir davantage.

— Ma sœur Vivienne l'avait abîmé à l'âge de cinq ans. Mme Wynn a recousu l'oreille avec du fil gris parce qu'elle ne trouvait plus de blanc. Elle a remplacé l'œil avec un bouton d'une chemise de mon père.

À la porte, Mme Wynn, qui faisait mine de ranger un plateau, ne bougea plus.

Sophia leva le lapin vers la lumière.

— Il a une cicatrice, comme les vrais.

Ethan sourit à peine.

— Oui.

Maria sentit qu'elle perdait le contrôle de l'histoire. Elle avait construit pendant trois ans un petit mur autour de Sophia, un mur de gestes simples : changer de quartier, ne jamais donner le nom d'Elena à haute voix, éviter les bureaux d'avocats, ne pas répondre aux numéros inconnus. Et voilà qu'un jouet, un pauvre lapin râpé, venait d'ouvrir une brèche.

— Où l'avez-vous eu ? demanda Ethan.

Maria répondit trop vite.

— Au marché aux puces.

Mme Wynn inspira doucement.

Ethan regarda Maria.

— Je vous en prie. Ne me faites pas perdre du temps avec un mensonge.

Sophia glissa de sa chaise.

— C'est tante Elena qui me l'a donné.

Le nom tomba dans la pièce comme un verre qu'on casse.

Maria se tourna vers l'enfant.

— Sophia.

— Tu m'as dit que je pouvais dire son nom quand les gens sont gentils.

Maria aurait voulu la prendre dans ses bras et courir jusqu'à la route, jusqu'à la première gare, jusqu'à n'importe quel endroit où les noms ne blessent personne. Mais Ethan s'était figé.

— Elena, répéta-t-il.

Il ne demanda pas Elena qui. Il savait déjà qu'il n'y avait pas beaucoup d'Elena dans les couloirs cachés de son passé.

— Elena Delgado ?

Maria serra ses mains l'une dans l'autre.

— C'était ma sœur.

Le visage d'Ethan changea. Pas de colère. Pas encore. D'abord l'étonnement, puis une sorte de tristesse ancienne qui retrouvait son adresse.

— Je l'ai rencontrée une fois, dit-il. Elle chantait dans la chapelle de Saint Jude, après les funérailles de mon frère.

Maria sentit le sol se dérober.

Elle avait cru que le nom d'Adrian n'arriverait que plus tard, peut-être jamais. Mais les maisons comme celle-ci avaient leurs propres fantômes, et certains fantômes étaient pressés.

— Elle est morte, dit Maria.

— Je sais.

— Vous ne savez rien.

Cette phrase lui échappa.

Mme Wynn posa enfin le plateau sur la console. Le bruit, minuscule, fit sursauter Sophia.

Ethan ne se vexa pas. Il prit seulement une autre photo, plus récente, et la posa à côté de la première. On y voyait Adrian Cole, son demi-frère, trente-deux ans, sourire fatigué, regard tendre, debout près d'un cheval bai. Sur son poignet, un bracelet de cuir tressé.

Sophia avança un doigt.

— Lui, je l'ai déjà vu.

Maria sentit son sang se retirer de son visage.

— Non, ma puce.

— Si. Dans la boîte sous ton lit.

Le silence qui suivit fut si net qu'on entendit la pluie glisser le long des vitres.

Ethan leva les yeux vers Maria.

— Quelle boîte ?

Maria répondit comme elle put.

— Une boîte de souvenirs.

— De votre sœur ?

Elle ne dit rien.

Sophia, heureuse d'aider, ajouta :

— Il y a une lettre dedans. Et maman pleure quand elle la lit.

Ethan se leva. Toute sa douceur disparut derrière une décision froide.

— Madame Delgado, je ne sais pas ce que vous cachez. Mais si cela concerne Adrian, Vivienne, ou cette enfant, je dois le savoir.

Maria releva le menton.

— Vous n'avez aucun droit sur Sophia.

— Peut-être.

Il prit Noodle avec précaution. Pas comme un homme riche confisquant un objet, mais comme un frère tenant un fragment d'enfance.

Sous l'oreille gauche, la couture grise s'était légèrement ouverte.

Un coin de papier crème dépassait.

Maria fit un geste pour le reprendre, mais trop tard.

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Ethan avait vu.

Et dans son regard, Maria comprit qu'une deuxième porte venait de s'ouvrir.

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