Chapitre 04 - La dame au collier rouge

Chapitre 04 - La dame au collier rouge
Lorraine Cole arriva à midi moins cinq, précédée par l'odeur de son parfum et suivie par deux hommes en costume.
Elle entra sans sonner.
Maria, depuis le haut de l'escalier de service, la vit traverser le hall comme une femme qui n'avait jamais cessé de posséder la maison. Lorraine avait cinquante-sept ans, une beauté entretenue à coups de discipline, de silence et d'argent. Elle portait un manteau ivoire, des gants camel, et autour du cou un collier de rubis si rouge qu'il semblait avoir gardé la mémoire d'une blessure.
Sophia, assise dans la chambre de Maria avec Mme Wynn, ne devait pas descendre.
Ethan l'avait ordonné d'une voix calme. Pour une fois, Maria avait accepté sans discuter.
Dans le grand salon, les hommes en costume se placèrent près de la porte. L'un d'eux était Preston Voss, l'avocat de la famille. Maria l'avait déjà vu en photo dans les pages économiques : cheveux argentés, sourire mince, mains toujours propres. L'autre, plus jeune, portait une mallette et regardait les tableaux comme s'il évaluait déjà leur prix.
Lorraine embrassa l'air près de la joue d'Ethan.
— Mon chéri. On m'a dit que tu avais eu un petit incident avec le personnel.
Ethan ne bougea pas.
— Qui te l'a dit ?
Elle rit doucement.
— Tu as toujours eu cette manie de croire aux trahisons dès que quelqu'un s'inquiète pour toi.
— Réponds.
Le sourire de Lorraine tint encore deux secondes, puis se refroidit.
— La maison Cole n'a jamais fonctionné sans loyauté. Il est normal que l'on me prévienne quand une employée introduit une enfant dans les pièces privées et…
Son regard glissa vers Maria, debout près de la bibliothèque.
— …et se permet des familiarités grotesques.
Maria sentit la honte monter, mais elle ne baissa pas les yeux.
— Sophia n'a rien fait de grotesque.
Lorraine la regarda enfin. Pas vraiment comme une personne. Plutôt comme on remarque une tache sur un gant.
— Je ne vous ai pas adressé la parole.
Ethan fit un pas.
— Moi, si. Et elle répondra si elle le souhaite.
Preston Voss leva les mains avec une douceur étudiée.
— Ethan, nous sommes venus pour éviter un scandale inutile. Ta belle-mère a été informée qu'un objet appartenant à Vivienne aurait réapparu. Une employée prétendrait…
— Une employée ne prétend rien, coupa Ethan. Une lettre a été trouvée dans le lapin de Vivienne.
Le visage de Lorraine ne changea presque pas.
Presque.
Maria vit seulement son pouce frotter l'intérieur de son gant. Un geste minuscule, nerveux. Celui d'une femme qui avait appris à ne jamais trembler en public.
— Une lettre ? dit-elle.
— D'Elena Delgado.
Cette fois, Preston Voss tourna légèrement la tête vers Lorraine.
Le mouvement fut rapide, mais Ethan le vit aussi.
— Tu la connaissais, dit-il.
— J'ai connu beaucoup de jeunes femmes qui tournaient autour de ton frère.
— Elle ne tournait pas autour. Elle portait son enfant.
Le silence tomba lourdement.
Dans une autre maison, quelqu'un aurait crié. Ici, la violence mettait des gants.
Lorraine retira lentement les siens.
— Mon pauvre Ethan. Tu as toujours été facile à atteindre par les tragédies. C'est ce qui m'inquiète chez toi. Une domestique arrive avec une enfant, un vieux jouet et une histoire larmoyante, et te voilà prêt à salir la mémoire d'Adrian.
Maria avança malgré elle.
— Ne parlez pas de ma sœur comme ça.
— Votre sœur savait très bien ce qu'elle faisait.
La phrase était sortie trop vite.
Ethan la saisit.
— Donc tu la connaissais.
Lorraine regarda vers les fenêtres. La pluie avait cessé, mais le ciel restait bas.
— Adrian avait un faible pour les femmes qui avaient besoin d'être sauvées. Cela ne signifie pas que chaque enfant venu après sa mort porte son nom.
Preston posa sa mallette sur la table basse.
— Le plus raisonnable serait de procéder à un test ADN, sous contrôle juridique, et de suspendre immédiatement le contrat de Mme Delgado. Dans l'intérêt de l'enfant, bien sûr.
Maria comprit alors le piège.
Suspendre son contrat signifiait la faire sortir de la maison. Sortir de la maison signifiait perdre la protection d'Ethan. Test ADN sous contrôle de Preston signifiait résultat fabriqué avant même le prélèvement.
— Non, dit-elle.
Tous la regardèrent.
Maria sentit sa voix trembler, mais elle parla quand même.
— Vous n'approcherez pas Sophia sans décision d'un juge indépendant.
Lorraine sourit.
— Vous avez appris de grands mots depuis que vous polissez les argenteries.
Ethan se plaça entre elles.
— C'est terminé.
— Qu'est-ce qui est terminé ? demanda Lorraine.
— Ton accès libre à cette maison. Tes appels au personnel. Tes conversations avec mes avocats sans moi. Tout.
Preston pâlit légèrement.
— Ethan, techniquement, plusieurs pouvoirs de gestion restent…
— Révoqués. À partir de maintenant, toute personne qui transmettra une information privée de ma maison à Lorraine Cole sera licenciée et poursuivie.
Lorraine le regarda avec une tendresse empoisonnée.
— Tu crois être devenu ton père.
— Non.
La réponse d'Ethan fut basse.
— C'est justement ce qui te fait peur.
Le téléphone de Maria vibra dans la poche de son tablier.
Elle ne voulait pas regarder, mais le nom de l'école maternelle s'afficha sur l'écran. Sophia n'y était pas ce jour-là. Pourtant, la directrice appelait.
Maria décrocha.
— Allô ?
La voix de Mme Parker, d'habitude si posée, tremblait.
— Madame Delgado, deux personnes sont venues demander le dossier de Sophia ce matin. Elles avaient une autorisation signée de votre main.
Maria sentit sa bouche devenir sèche.
— Je n'ai rien signé.
— C'est ce que je pensais. Alors je vous appelle avant de leur remettre quoi que ce soit. Madame… elles avaient aussi une copie de son acte de naissance.
Maria leva les yeux vers Lorraine.
Celle-ci souriait à peine.
— Qui est devant vous ? demanda Maria.
Un froissement au téléphone. Puis la directrice murmura :
— Un avocat… et une femme qui dit être la grand-mère de l'enfant.
Maria ferma les doigts autour du téléphone.
Dans le salon, Ethan comprit avant qu'elle parle.
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Et Lorraine, elle, ne souriait plus à peine.
Elle souriait tout à fait.