Chapitre 07 - La photo impossible

Chapter 07 - Chapitre 07 - La photo impossible
Olivia ne toucha pas dâabord la photographie. Certaines preuves ont lâair si fausses quâon hĂ©site Ă leur donner le pouvoir dâexister.
Geraldine enfila des gants. Lâexpert approcha une lampe portative. Nathan sâĂ©tait Ă©loignĂ© vers la fenĂȘtre, comme sâil espĂ©rait que le ciel de Los Angeles lui offrirait une issue.
Sur lâimage, une femme brune tenait un bĂ©bĂ© emmitouflĂ© dans une couverture blanche. Au dos, il y avait trois mots Ă©crits Ă lâencre bleue : « Pour le protĂ©ger. »
Olivia sentit le bureau tourner.
â Ce nâest pas ma mĂšre.
Mais sa voix disait le contraire.
La ressemblance Ă©tait lĂ : la ligne du menton, le sourire retenu, la petite tache de beautĂ© prĂšs de la lĂšvre. Pourtant Clara Marceau Ă©tait morte dâun arrĂȘt cardiaque brutal, Ă Paris, quand Olivia avait dix-neuf ans. Caleb nâexistait pas encore. Olivia nâavait mĂȘme pas rencontrĂ© Nathan.
Geraldine photographia le verso.
â Nous ferons authentifier le papier et lâencre.
Nathan ricana faiblement.
â Tu crois que lâencre va expliquer les morts ?
Olivia se tourna vers lui.
â Parle.
â Pas ici.
â Ici ou devant le juge.
Il eut un geste las. Pour la premiÚre fois, il paraissait plus vieux que ses quarante-huit ans. Pas vulnérable. Usé par ses propres constructions.
â Ta mĂšre nâest pas morte Ă Paris ce jour-lĂ .
Le silence sâĂ©largit dans la piĂšce.
â Elle a survĂ©cu, continua-t-il. Quelques mois. Assez longtemps pour dĂ©couvrir ce que mon pĂšre avait fait avec ses parts. Assez longtemps pour cacher certaines choses. Ton pĂšre lâa emmenĂ©e dans une maison de repos privĂ©e prĂšs de Carmel. TrĂšs peu de gens savaient.
Olivia pensa aux funĂ©railles. Ă la pluie sur le cimetiĂšre de Montparnasse. Au cercueil fermĂ©. Ă son pĂšre qui rĂ©pĂ©tait : « Souviens-toi dâelle vivante. » Elle avait pris cela pour du chagrin.
â Pourquoi mâavoir menti ?
Nathan ne répondit pas tout de suite.
â Parce quâEdward Whitaker menaçait de faire annuler tout lâaccord Marceau. Parce que Clara avait compris trop tard que les parts destinĂ©es Ă sa fille servaient dĂ©jĂ de garantie pour des dettes. Parce que ton pĂšre a choisi de te prĂ©server.
â Me prĂ©server de ma mĂšre vivante ?
Sa voix se brisa sur le dernier mot. Elle se détesta pour cela, puis se pardonna aussitÎt. Certaines douleurs méritent de fissurer la peau.
Geraldine se pencha sur la photo.
â Et le bĂ©bĂ© ?
Nathan se frotta les yeux.
â Ce nâest pas Caleb.
â Alors qui est-ce ?
Il regarda la porte.
â Ma sĆur.
Olivia fronça les sourcils.
â Tu nâas pas de sĆur.
â Pas officiellement.
La rĂ©vĂ©lation tomba doucement, presque sans bruit. CâĂ©tait pire ainsi.
Edward Whitaker avait eu une fille hors mariage avec une comptable française de son entreprise. Clara lâavait dĂ©couvert en mĂȘme temps que les dĂ©tournements. La comptable Ă©tait morte dans des circonstances troubles. Lâenfant avait disparu des registres. Clara avait pris la photo avant de confier le bĂ©bĂ© Ă quelquâun.
â Pourquoi cette photo est dans ton bureau ? demanda Geraldine.
Nathan baissa la voix.
â Parce que Vanessa lâa trouvĂ©e avant moi.
Olivia comprit alors que Vanessa ne volait pas seulement de lâargent. Elle tenait une corde passĂ©e autour de toute la famille Whitaker.
â Elle sait qui est cette enfant ?
Nathan hocha la tĂȘte.
â Elle prĂ©tend que oui.
â Et toi ?
Il ne répondit pas.
Le téléphone de Geraldine sonna. Elle écouta quelques secondes, puis son regard se posa sur Olivia avec une gravité nouvelle.
â Le laboratoire a dĂ©jĂ analysĂ© les premiĂšres copies des signatures. Celle apposĂ©e sur le transfert Muguet nâest pas de vous.
Olivia ferma les yeux.
Enfin. Une vérité solide.
â De qui alors ?
Geraldine hésita.
â Câest une imitation faite Ă partir de documents anciens. Probablement par quelquâun qui a eu accĂšs aux lettres manuscrites de votre mĂšre.
Nathan pĂąlit.
Olivia se souvint soudain de la bague verte de Vanessa, de la petite voiture rapportée au motel, des mots de Caleb : « Elle a ouvert le bureau avec la clé dorée. »
â Vanessa nâa pas seulement copiĂ© ma signature, murmura-t-elle. Elle a copiĂ© celle de ma mĂšre.
Et quelque part entre la morte qui ne lâĂ©tait peut-ĂȘtre pas tout Ă fait, lâenfant disparue et les parts volĂ©es, Olivia comprit que le carnet de Caleb nâĂ©tait que la premiĂšre page dâune histoire Ă©crite avant sa naissance.
Cette nuit-lĂ , Olivia ne dormit pas. Elle resta prĂšs de la fenĂȘtre de la suite sĂ©curisĂ©e, Ă regarder les phares glisser sur le boulevard. La photo impossible Ă©tait posĂ©e sur la table basse, retournĂ©e, parce que le visage de Clara lui faisait trop mal. Une mĂšre vivante dans un passĂ© officiel de morte : la phrase elle-mĂȘme semblait indĂ©cente.
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Elle se souvint de la derniĂšre robe de Clara, un lin bleu trĂšs simple, de lâodeur de son foulard, dâun baiser dĂ©posĂ© sur son front aprĂšs une dispute stupide Ă propos dâune inscription universitaire. Si Clara avait encore vĂ©cu aprĂšs cela, alors Olivia avait perdu non seulement sa mĂšre, mais aussi les mots quâelles auraient pu se dire. Il existe des deuils que lâon doit refaire une seconde fois, plus violemment, parce quâon dĂ©couvre que la premiĂšre douleur avait Ă©tĂ© organisĂ©e par dâautres.
Le soir mĂȘme, une femme inconnue appela Geraldine depuis un numĂ©ro masquĂ© et dit seulement : « Ne cherchez pas la sĆur Whitaker si vous voulez garder lâenfant vivant socialement. »