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Chapitre 09 - Le cartable de cuir

Chapter 09 - Chapitre 09 - Le cartable de cuir

L’homme envoyĂ© par maĂźtre Calder n’avait pas l’air menaçant.

C’était justement ce qui le rendait dangereux.

Il portait un costume bleu, une mallette fine et un sourire de circonstance. À l’accueil de l’hĂŽpital, il se prĂ©senta comme collaborateur juridique de la famille Carter, venu “apporter des documents urgents Ă  madame Camille Carter”.

La secrĂ©taire allait appeler la chambre quand Nora, qui passait par lĂ , s’arrĂȘta.

— Quels documents ?

L’homme sourit plus poliment.

— Des affaires privĂ©es.

— Dans un service maternitĂ© sous protection policiĂšre, rien n’est privĂ© trĂšs longtemps.

Il tenta d’insister. Nora appela l’agent de garde.

Dans la chambre, Camille apprit l’arrivĂ©e du collaborateur et sentit une lassitude fĂ©roce. MĂȘme aprĂšs la naissance, mĂȘme aprĂšs les vidĂ©os, mĂȘme aprĂšs l’arrestation de Diane, on venait encore vers elle avec du papier, comme si sa signature Ă©tait une proie plus urgente que son repos.

MaĂźtre Sandrine Voisin arriva en moins de vingt minutes.

Elle prit les documents, les lut, puis leva les yeux avec une expression que Camille commençait Ă  reconnaĂźtre: celle d’une femme qui a trouvĂ© une saletĂ© bien rangĂ©e.

— C’est une demande de mĂ©diation familiale accĂ©lĂ©rĂ©e, dit-elle.

— Pour quoi ?

— Pour Ă©tablir un plan temporaire de protection des nouveau-nĂ©s, au motif que l’environnement conjugal est conflictuel et que vous auriez refusĂ© une hospitalisation nĂ©cessaire.

Camille eut presque un rire.

— Ils osent encore ?

— Les gens qui vivent de procĂ©dures osent par habitude.

Le document ne venait pas seulement de Calder. Il Ă©tait cosignĂ© par une association privĂ©e de “soutien aux familles en crise”, dont la directrice n’était autre qu’Élise Morvan, la femme prĂ©vue pour le rendez-vous du lendemain.

Sandrine appela immédiatement le policier chargé du dossier.

— Il faut perquisitionner le cabinet Calder.

— Sur quelle base ?

— Tentative de manipulation d’une situation mĂ©dicale, possible falsification, pression sur patiente vulnĂ©rable, et maintenant usage d’informations obtenues pendant une procĂ©dure pĂ©nale.

Elle marqua une pause, puis ajouta:

— Et dites au juge qu’il y a un bĂ©bĂ© disparu depuis trente-neuf ans dans le placard.

Pendant ce temps, Blake revenait du Maine avec le visage d’un homme qui avait rencontrĂ© un frĂšre et perdu une mĂšre dans la mĂȘme heure. Samuel Pierce avait acceptĂ© de faire un test ADN, mais pas de jouer la scĂšne de la famille retrouvĂ©e.

— Je ne suis pas votre rĂ©paration, avait-il dit.

Blake avait reconnu la phrase. Camille aurait pu la dire.

À l’hîpital, il apprit pour les documents de Calder et voulut foncer au cabinet. Sandrine lui barra le passage.

— Vous n’ĂȘtes plus un fils obĂ©issant qui va rĂ©gler ça entre hommes de famille. Vous ĂȘtes tĂ©moin, mari dĂ©faillant et pĂšre sous surveillance. Restez utile.

Blake resta.

Ce fut peut-ĂȘtre son premier acte intelligent de la journĂ©e.

La perquisition eut lieu le soir mĂȘme.

Dans les archives du cabinet Calder, la police trouva des copies anciennes liĂ©es Ă  Thomas Carter, des virements aux Pierce, plusieurs projets de procurations mĂ©dicales concernant Camille, et un dossier intitulĂ© “Carter - continuitĂ© gĂ©nĂ©rationnelle”.

Sandrine lut le titre Ă  voix haute.

— Ils parlent de bĂ©bĂ©s comme d’une entreprise.

Camille, au téléphone, répondit:

— C’est exactement ce qu’ils ont fait.

Le dossier contenait une note plus récente:

“Diane instable mais exploitable. Orienter vers protection des jumeaux. Éviter contact direct avec S. Pierce avant naissance.”

Diane instable mais exploitable.

Cette phrase changea quelque chose.

Camille n’eut pas pitiĂ© de Diane. Pas encore. Peut-ĂȘtre jamais comme Diane l’aurait voulu. Mais elle comprit que sa belle-mĂšre, tout en Ă©tant coupable, avait aussi Ă©tĂ© utilisĂ©e par plus habile qu’elle. Calder avait nourri sa peur, ravivĂ© Thomas, agitĂ© l’hĂ©ritage, puis dirigĂ© sa panique vers Camille.

Un autre document fit tomber Robert assis sur une chaise.

Il s’agissait d’une copie du transfert de Thomas.

La signature de Robert était fausse.

Mais celle de Diane, comme témoin, était vraie.

— Elle savait, murmura Robert.

— Peut-ĂȘtre qu’elle savait une partie, dit Juliette.

— Elle a signĂ©.

— Oui.

Leur famille avait Ă©tĂ© construite autour d’un enfant perdu, mais l’histoire exacte de cette perte n’avait jamais Ă©tĂ© pure. Diane avait Ă©tĂ© victime d’un systĂšme familial plus vieux qu’elle. Puis, Ă  son tour, elle avait appris Ă  manier ce systĂšme pour ne plus jamais se sentir impuissante.

Camille regarda Émile et Rose à travers la vitre.

— Pas eux, murmura-t-elle.

Blake, qui se tenait derriĂšre elle, demanda:

— Quoi ?

— Ils ne porteront pas ça. Ni Thomas. Ni la peur de ta mĂšre. Ni la lĂąchetĂ© de ton pĂšre. Ni la tienne.

Il hocha la tĂȘte.

— Je ferai ce qu’il faut.

Elle se tourna vers lui.

— Tu commenceras par quitter la maison.

Il pĂąlit.

— D’accord.

— Et par une ordonnance de protection contre ta mĂšre, sans discuter les jours oĂč tu te sentiras coupable.

— D’accord.

— Et si je dĂ©cide que notre mariage est terminĂ©, tu ne diras pas que ta mĂšre nous a dĂ©truits. Tu diras que tu l’as laissĂ©e entrer.

Blake ferma les yeux.

— D’accord.

Cette troisiÚme réponse, plus difficile que les deux autres, compta davantage.

Le lendemain, le test ADN de Samuel revint avec une probabilité écrasante.

Thomas Carter était vivant.

Il s’appelait Samuel Pierce.

Et selon un relevé bancaire retrouvé chez Calder, la derniÚre somme versée pour son silence ne venait pas du cabinet.

Elle venait d’un compte ouvert au nom de Diane Carter.

Camille lut l’information deux fois.

Puis elle demanda Ă  Sandrine:

— Est-ce qu’elle payait pour le cacher
 ou pour continuer à le retrouver ?

La rĂ©ponse arriva le soir mĂȘme, sous la forme d’une lettre Ă©crite de la main de Diane, saisie dans son sac rose.

Elle commençait par ces mots:

“Mon petit Thomas, si un jour tu apprends que je t’ai laissĂ© partir, sache que j’avais dĂ©jĂ  compris que ta grand-mĂšre ne me rendrait jamais mon enfant.”

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Quand Blake accepta les conditions de Camille sans discuter, elle ne ressentit pas le soulagement qu’elle aurait imaginĂ©. Elle ressentit une fatigue ancienne. Il avait fallu une ambulance, des policiers, une vidĂ©o, un frĂšre disparu et un avocat corrompu pour qu’il accepte une phrase simple: Camille savait ce qui lui arrivait.

Le soir mĂȘme, elle Ă©crivit dans un carnet que Nora lui avait offert: “Ne pas confondre amĂ©lioration et rĂ©paration.” Puis elle ajouta en dessous: “Mais ne pas mĂ©priser les premiers gestes justes non plus.” Elle ne savait pas encore quelle place Blake aurait dans sa vie, mais elle savait qu’elle ne laisserait plus sa culpabilitĂ© Ă  lui dĂ©finir son avenir Ă  elle.

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