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Chapitre 08 - L’homme du Maine

Chapter 08 - Chapitre 08 - L’homme du Maine

Samuel Pierce réparait des bateaux dans un port gris du Maine.

La photo que l’enquĂȘteur obtint de lui n’avait rien d’extraordinaire: un homme de presque quarante ans, barbe courte, bonnet de laine, mains larges, regard direct. Pourtant Blake resta longtemps devant l’image, incapable de dĂ©tourner les yeux.

Il ne voyait pas un inconnu.

Il voyait une version de lui-mĂȘme qui aurait grandi loin des portraits Carter, loin des dĂźners silencieux, loin de Diane.

— Il faut lui parler, dit Juliette.

Robert hocha la tĂȘte.

— Oui.

Blake regarda Camille.

Elle Ă©tait assise dans son lit d’hĂŽpital, les cheveux attachĂ©s Ă  la hĂąte, encore pĂąle, mais plus solide dans son regard que tous les Carter rĂ©unis. Les bĂ©bĂ©s dormaient dans l’unitĂ© voisine. La vie, fragile, avait gagnĂ© quelques mĂštres.

— Ça ne te concerne pas de dĂ©cider Ă  ma place, dit-elle.

Il baissa la tĂȘte.

— Je sais.

— Mais si cet homme est ton frĂšre, il mĂ©rite de savoir qu’il a Ă©tĂ© cachĂ© pour protĂ©ger un hĂ©ritage.

Blake sentit la honte lui brûler la gorge.

HĂ©ritage. Toujours ce mot. La maison. Les parts dans Carter Holdings. Le vieux terrain au bord du lac. Les bijoux de famille. Tout ce que Diane appelait “ce que nous devons prĂ©server” et qui avait fini par justifier qu’on abĂźme des personnes.

L’enquĂȘte rĂ©vĂ©la vite que la clinique oĂč Thomas avait Ă©tĂ© transfĂ©rĂ© n’existait plus. Ses archives avaient brĂ»lĂ© dans un incendie administratif quinze ans plus tĂŽt. Mais des paiements avaient survĂ©cu. Des virements rĂ©guliers, pendant dix-huit ans, depuis un compte liĂ© au cabinet Calder, vers une famille Pierce.

Robert lut les documents en silence.

— Ma mùre savait, dit-il.

— Et Calder aussi, rĂ©pondit Juliette.

— Et Diane ? demanda Blake.

Personne n’était sĂ»r.

Diane affirmait qu’elle avait toujours cru Thomas mort jusqu’à la lettre rĂ©cente. Mais Diane mentait si naturellement qu’on ne pouvait plus prendre sa douleur comme preuve de vĂ©ritĂ©.

Camille, elle, pensa Ă  autre chose.

— Qui lui a envoyĂ© la lettre ?

La question dérangea tout le monde.

Si quelqu’un avait attendu trente-neuf ans pour informer Diane, pourquoi maintenant ? Et pourquoi au moment prĂ©cis oĂč Camille portait des jumeaux Carter ?

La rĂ©ponse vint de l’avocate de Camille, maĂźtre Sandrine Voisin, engagĂ©e grĂące Ă  Nora qui lui avait donnĂ© le contact d’une association spĂ©cialisĂ©e dans les violences familiales patrimoniales. Sandrine avait cinquante-six ans, des cheveux noirs courts et une maniĂšre de sourire qui donnait envie de ne jamais lui mentir.

— Parce que la naissance des jumeaux changeait la succession, expliqua-t-elle.

Elle étala les documents sur la petite table de la chambre.

Le testament du pĂšre de Robert Carter prĂ©voyait qu’en cas d’existence d’un enfant aĂźnĂ© masculin vivant, une partie du contrĂŽle familial devait ĂȘtre redistribuĂ©e. À l’époque, la clause avait Ă©tĂ© Ă©crite pour protĂ©ger Thomas, premier-nĂ© supposĂ© fragile. S’il Ă©tait mort, Blake restait hĂ©ritier principal. S’il Ă©tait vivant, tout changeait.

Camille ferma les yeux.

— Donc quelqu’un a prĂ©venu Diane pour dĂ©clencher la panique.

Sandrine acquiesça.

— Ou pour l’utiliser.

— Calder ? demanda Juliette.

— Trùs possible.

Robert se leva.

— Pourquoi ferait-il ça ?

Sandrine le regarda.

— Parce que votre cabinet familial gùre les trusts Carter depuis quarante ans. Si Thomas Pierce est reconnu, il peut exiger un audit complet. Et certains audits font tomber des avocats.

Le nom de Calder prit alors une autre forme.

Il n’était plus seulement le professionnel froid qui avait prĂ©parĂ© la procuration de Camille. Il pouvait ĂȘtre l’homme qui avait protĂ©gĂ© la disparition de Thomas, puis utilisĂ© Diane comme une arme contre une autre mĂšre.

Blake demanda Ă  rencontrer Samuel Pierce.

Camille n’y alla pas. Elle ne voulait pas quitter l’hĂŽpital, ni les bĂ©bĂ©s. Elle ne voulait pas non plus ĂȘtre la femme qui accompagne son mari dans toutes ses rĂ©parations pour qu’il se sente moins seul.

— Tu peux y aller, dit-elle. Mais pas pour te faire pardonner ici.

— Je comprends.

— Non. Tu commences à comprendre.

Il accepta.

Blake partit avec Robert et Juliette.

La rencontre eut lieu dans un petit cafĂ© prĂšs du port. Samuel Pierce arriva en veste de travail, mĂ©fiant, les mains dans les poches. Il savait qu’il avait Ă©tĂ© adoptĂ©. Il ne savait pas qu’une autre famille le cherchait comme une preuve et non comme un fils.

Quand Robert expliqua, Samuel resta trĂšs calme.

— Ma mĂšre adoptive recevait de l’argent, oui. Elle disait que c’était une aide d’une tante riche. Elle est morte l’an dernier. J’ai trouvĂ© des papiers. J’ai envoyĂ© une lettre Ă  Diane Carter.

Blake releva la tĂȘte.

— C’est vous ?

— Oui.

— Pourquoi ne pas avoir Ă©crit Ă  mon pĂšre ?

Samuel regarda Robert.

— Parce que le dossier disait que vous aviez signĂ© le transfert.

Robert blanchit.

— Non.

Samuel sortit une copie.

La signature de Robert était au bas du document.

Mais Robert jura ne l’avoir jamais faite.

Juliette prit la feuille, les doigts tremblants.

— Papa, cette signature


— Quoi ?

— Ce n’est pas la tienne.

Blake regarda.

Il comprit aussitĂŽt.

La signature imitait celle de Robert, mais la boucle du R ressemblait Ă  une autre Ă©criture qu’il connaissait depuis l’enfance.

Diane.

Samuel observa leurs visages.

— Alors la mĂšre qui a dit qu’on lui avait tout volĂ© a peut-ĂȘtre signĂ© elle-mĂȘme la porte de sortie.

Blake ne trouva rien à répondre.

Son téléphone vibra.

Un message de Camille.

“Calder vient d’envoyer quelqu’un à l’hîpital avec des papiers pour moi.”

Et cette fois, Blake comprit que l’ennemi ne pleurait pas dans une cellule.

Il portait un cartable en cuir.

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Sur la route du retour, Blake ne parla presque pas. Robert regardait par la fenĂȘtre comme un homme qui espĂšre que le paysage effacera ce qu’il vient d’apprendre. Juliette, elle, envoya un message Ă  Camille: “Samuel n’a pas l’air perdu. C’est nous qui avons l’air perdus.” Camille relut cette phrase plusieurs fois.

Elle pensa alors Ă  l’étrangetĂ© des familles: on peut chercher quelqu’un pendant des annĂ©es et dĂ©couvrir qu’il s’est construit sans vous. Samuel n’attendait pas les Carter pour devenir rĂ©el. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce cela qui rendait son existence si dangereuse pour eux. Il prouvait qu’un secret peut survivre Ă  ceux qui le gardent, et qu’un enfant dĂ©placĂ© ne reste pas forcĂ©ment Ă  la place oĂč l’on voulait le ranger.

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