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Chapitre 05 - La caméra du salon

Chapter 05 - Chapitre 05 - La caméra du salon

Robert avait installé les caméras aprÚs une chute.

Pas celle de Camille. Celle de Diane.

Trois semaines plus tĂŽt, sa femme avait prĂ©tendu avoir trĂ©buchĂ© dans le salon, accusant Camille d’avoir laissĂ© un coussin au milieu du passage. Camille avait niĂ©. Diane avait portĂ© un bandage pendant deux jours et racontĂ© l’histoire Ă  toutes ses amies avec cette tristesse noble qui transforme les mensonges en anecdotes de dĂźner.

Robert n’avait pas cru Camille.

Pas vraiment.

Mais il n’avait pas cru Diane non plus.

Alors, lùchement, secrÚtement, sans savoir de quel cÎté il voulait avoir tort, il avait installé une petite caméra au-dessus de la bibliothÚque.

— Je voulais comprendre, dit-il dans le couloir de l’hîpital.

Juliette le regarda avec dureté.

— Tu voulais comprendre sans intervenir.

Il accepta le coup.

— Oui.

La police visionna les images dans une salle sĂ©parĂ©e. Blake demanda Ă  voir. Camille aussi. Le docteur LefĂšvre hĂ©sita, puis autorisa Camille Ă  Ă©couter depuis son lit, sur une tablette, en prĂ©sence d’une infirmiĂšre. Elle avait besoin de savoir. Pas pour se faire du mal, mais pour cesser de douter de ce qu’elle avait vĂ©cu.

L’image du salon apparut.

Midi quatorze.

Camille Ă©tait sur le canapĂ©, une main sur son ventre, l’autre tendue vers son tĂ©lĂ©phone. Diane entra dans le champ, parfaitement coiffĂ©e, sac Ă  l’épaule.

— J’ai besoin d’aller à l’hîpital, disait Camille.

Sa voix était déjà affaiblie.

Diane prit le téléphone sur la table.

— Tu as surtout besoin de te calmer.

— Rends-moi mon tĂ©lĂ©phone.

— Pas tant que tu appelles toute la ville.

Blake entra dans l’image Ă  son tour, les clĂ©s Ă  la main.

— Maman, donne-lui.

Le cƓur de Camille se serra. Il avait donc commencĂ© par protester. Une seconde. Une seule.

Diane se tourna vers lui.

— Si tu l’emmĂšnes pour une fausse alerte, elle recommencera demain. Tu veux ĂȘtre pĂšre ou chauffeur ?

Blake resta silencieux.

Camille regarda la vidéo sans respirer.

VoilĂ  le moment exact. Pas la chute, pas la douleur, pas les policiers. Le moment oĂč son mari avait encore le choix.

Puis il baissa les yeux.

La suite fut pire.

Diane dĂ©brancha le tĂ©lĂ©phone fixe “pour Ă©viter qu’elle appelle en panique”. Elle demanda Ă  Robert de prĂ©parer la voiture. Puis, devant tout le monde, elle glissa le dossier mĂ©dical sous une enveloppe d’avocat.

Juliette apparut prĂšs de la porte.

— Elle a vraiment mal, maman.

— Les femmes enceintes ont mal, rĂ©pondit Diane. C’est mĂȘme la dĂ©finition.

Camille, sur son lit d’hîpital, ferma les yeux.

L’infirmiùre posa une main prùs de son bras sans la toucher.

La vidéo continua.

Diane appela le cabinet médical avec le téléphone de Blake.

Sa voix changea aussitĂŽt, douce, inquiĂšte, presque humble.

— Bonjour, ici Camille Carter
 oui, finalement je prĂ©fĂšre attendre. Ma famille est avec moi.

Blake, dans la salle de visionnage, recula comme si on venait de le frapper.

— Elle a imitĂ© sa voix.

Le policier ne répondit pas. Il prenait note.

Diane, dans le couloir, demanda Ă  son avocat d’arrĂȘter la projection. MaĂźtre Calder tenta un argument sur la vie privĂ©e. Le policier lui rappela qu’une femme en travail avait Ă©tĂ© privĂ©e d’accĂšs aux secours.

La vidéo atteignit treize heures trente.

La famille était partie.

Camille restait seule sur le canapé. Elle essayait de se lever. Elle retombait. Elle frappait au mur avec la télécommande. Une fois. Puis encore. Puis plus fort.

Personne dans la salle ne parla.

Blake sortit avant la fin.

Il vomit dans une poubelle du couloir.

Robert le rejoignit.

— Je suis dĂ©solĂ©, mon fils.

Blake leva un visage ravagé.

— Tu as filmĂ© au lieu de rester.

Robert reçut la phrase comme il la méritait.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai eu peur de ta mĂšre pendant quarante ans, et que j’ai appelĂ© ça de la paix.

Cette confession ne lava rien.

Mais elle disait enfin le vrai nom du poison.

Dans sa chambre, Camille demanda Ă  parler Ă  Juliette.

La jeune femme entra, les yeux rouges.

— Je suis dĂ©solĂ©e.

Camille regarda par la fenĂȘtre. La nuit Ă©tait tombĂ©e. La ville continuait de vivre comme si le monde n’avait pas basculĂ© dans un salon beige.

— Tu as essayĂ© de parler.

— Pas assez.

— Non.

Juliette baissa la tĂȘte.

Camille ne lui offrirait pas un pardon de décoration. Pas ce soir.

— Pourquoi ce rendez-vous avec les services sociaux ? demanda-t-elle.

Juliette inspira.

— Maman voulait Ă©tablir que tu Ă©tais “fragile”. Elle disait que Blake Ă©tait trop souvent absent, que les bĂ©bĂ©s Carter ne pouvaient pas dĂ©pendre d’une femme qui paniquait. Elle avait prĂ©parĂ© une chambre chez elle.

— Pour mes enfants.

— Oui.

La douleur monta. Camille serra les draps.

— Et Blake ?

— Je ne crois pas qu’il savait pour le rendez-vous. Mais il savait qu’elle te surveillait. Il a laissĂ© faire.

La nuance était juste.

Et impitoyable.

À trois heures du matin, Diane fut conduite au commissariat pour interrogatoire. Pas menottĂ©e devant les camĂ©ras de l’hĂŽpital, pas encore. Elle conservait l’allure d’une femme certaine que son Ăąge, son argent et sa rĂ©putation mettraient les choses Ă  distance.

En sortant, elle passa devant la chambre de Camille.

Leurs regards se croisĂšrent.

Diane ne dit qu’une phrase, assez bas pour que seule Camille l’entende:

— Tu ne sais pas pourquoi je devais les protĂ©ger.

Camille ne répondit pas.

Mais cette phrase entra en elle comme une nouvelle contraction.

Parce qu’au fond des yeux de Diane, il n’y avait pas seulement de la cruautĂ©.

Il y avait un secret plus ancien que les jumeaux.

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Quand la vidĂ©o fut copiĂ©e, le policier demanda Ă  Robert pourquoi il n’avait pas remis les images plus tĂŽt. Robert rĂ©pondit qu’il n’avait pas su si elles seraient utiles. Juliette rit, mais ce rire n’avait rien de joyeux. Dans leur famille, l’utilitĂ© avait toujours servi Ă  repousser la dĂ©cence.

Camille, elle, demanda seulement que la copie soit envoyĂ©e Ă  Sandrine Voisin, l’avocate dont Nora venait de lui parler. Le nom ne signifiait encore rien pour elle. Mais savoir qu’une femme, quelque part, savait lire ce genre de scĂšne sans l’excuser lui fit l’effet d’une couverture chaude posĂ©e sur des Ă©paules glacĂ©es.

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