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Chapitre 10 - La lettre jamais envoyée

Chapter 10 - Chapitre 10 - La lettre jamais envoyée

La lettre de Diane n’avait jamais Ă©tĂ© postĂ©e.

Elle Ă©tait pliĂ©e en quatre, usĂ©e aux bords, comme si elle avait Ă©tĂ© ouverte et refermĂ©e cent fois. Le papier portait de petites taches qui pouvaient ĂȘtre de l’eau, du thĂ©, ou des larmes sĂ©chĂ©es avant que Diane n’apprenne Ă  ne plus pleurer devant personne.

Camille ne voulut pas la lire seule.

Elle demanda Ă  Sandrine, Nora et Juliette d’ĂȘtre prĂ©sentes. Blake resta dans le couloir. Il avait acceptĂ© que certaines vĂ©ritĂ©s sur sa mĂšre ne lui appartiennent pas en premier.

Sandrine lut:

“Mon petit Thomas, si un jour tu apprends que je t’ai laissĂ© partir, sache que j’avais dĂ©jĂ  compris que ta grand-mĂšre ne me rendrait jamais mon enfant. J’ai signĂ© parce qu’elle m’a dit que tu mourrais sans ce transfert. J’ai signĂ© parce que Robert n’était pas lĂ . J’ai signĂ© parce que j’avais vingt ans, du sang sur les draps et une femme riche au-dessus de moi qui me parlait comme Ă  une domestique.”

Juliette porta une main Ă  sa bouche.

Camille ferma les yeux.

La lettre continuait.

“Quand on m’a dit que tu Ă©tais mort, je n’ai pas criĂ©. Je crois que quelque chose s’est cassĂ© trop profondĂ©ment pour faire du bruit. Plus tard, j’ai trouvĂ© des traces de virements. J’ai compris qu’on m’avait peut-ĂȘtre menti. J’ai engagĂ© Calder pour chercher. Il m’a dit que je me dĂ©truirais si j’insistais. Puis il m’a proposĂ© une solution: payer pour maintenir l’accĂšs aux informations, attendre le bon moment.”

Sandrine s’arrĂȘta.

— Calder l’a gardĂ©e en dĂ©pendance.

Camille répondit:

— Et elle a gardĂ© tout le monde en otage avec sa peur.

— Les deux peuvent ĂȘtre vrais.

Oui.

C’était cela qui rendait l’histoire si difficile. Diane n’était pas un monstre nĂ© dans le vide. Elle Ă©tait une femme blessĂ©e devenue capable de blesser sans trembler. La douleur n’annulait pas la faute. Elle expliquait pourquoi la faute avait trouvĂ© un langage.

La lettre se terminait ainsi:

“Si je ne viens jamais, ce n’est pas parce que je ne t’aime pas. C’est parce que j’ai peur de te dĂ©couvrir heureux sans moi. Et plus encore de te dĂ©couvrir malheureux Ă  cause de moi.”

Juliette pleura.

Camille resta silencieuse.

Elle pensa Ă  Émile et Rose. À la maniĂšre dont on peut aimer un enfant et pourtant le transformer en dette. Elle pensa Ă  Diane tenant ses jumeaux dans son regard comme deux secondes chances qu’elle voulait arracher avant qu’elles ne lui Ă©chappent.

— Samuel doit avoir cette lettre, dit-elle.

Blake entra doucement.

— Je peux la lui apporter.

— Non, dit Juliette.

Il la regarda.

— Pourquoi ?

— Parce que tu irais encore comme le fils lĂ©gitime qui vient rĂ©vĂ©ler un secret. Je vais y aller. Je suis celle qui a grandi dans l’ombre d’un frĂšre mort sans savoir qu’il respirait peut-ĂȘtre ailleurs.

Personne ne discuta.

Juliette partit dans le Maine le lendemain.

Sa rencontre avec Samuel dura trois heures. Elle ne lui demanda pas de venir. Elle ne pleura pas sur son épaule. Elle lui donna les documents, la lettre, les résultats ADN, puis elle dit:

— Vous ne nous devez rien.

Samuel répondit:

— C’est la premiùre phrase correcte qu’un Carter me dise.

Il lut la lettre le soir mĂȘme et appela Robert, pas Diane. La conversation fut courte. Douloureuse. Robert demanda pardon. Samuel dit qu’il ne savait pas encore quoi faire du pardon d’un homme qui n’avait pas cherchĂ© assez.

Robert accepta.

C’était tard, mais c’était mieux que de rĂ©clamer.

Au commissariat, Diane apprit que Samuel savait.

Elle demanda Ă  voir Camille.

Tout le monde trouva l’idĂ©e mauvaise. Camille aussi.

Puis elle accepta, à une condition: Blake ne serait pas là. Elle ne voulait pas d’un fils au milieu d’une conversation entre deux mùres que tout opposait sauf la terreur de perdre un enfant.

Diane arriva dans une salle de visite, sans maquillage, les cheveux moins parfaits. Pour la premiĂšre fois, elle ressemblait Ă  son Ăąge.

— Les bĂ©bĂ©s vont bien ? demanda-t-elle.

Camille la regarda longtemps.

— Vous n’avez pas le droit de poser cette question comme si vous n’étiez pas la raison pour laquelle elle fait peur.

Diane baissa les yeux.

— Je sais.

Camille fut surprise.

— Vraiment ?

— Depuis que j’ai vu la vidĂ©o. Oui.

Il y eut un silence.

— Pourquoi avez-vous fait annuler le transport ?

Diane parla sans se défendre cette fois.

— Parce que Calder m’avait convaincue que si vous accouchiez Ă  l’hĂŽpital sans procuration signĂ©e, les jumeaux seraient entiĂšrement sous votre autoritĂ© et Blake ne saurait jamais s’opposer Ă  vous. Il me disait que vous l’éloigneriez. Que vous Ă©tiez fragile. Que les Carter perdraient encore un enfant.

— Et vous l’avez cru.

— Je voulais le croire.

Camille reconnut la phrase. Tous les coupables de cette histoire finissaient par la prononcer.

— Je ne peux pas vous pardonner maintenant.

— Je ne vous le demande pas.

— Tant mieux.

Diane leva enfin les yeux.

— Mais je vais tĂ©moigner contre Calder.

Camille resta immobile.

— Pourquoi ?

Diane eut un sourire triste, presque laid.

— Parce que j’ai passĂ© ma vie Ă  croire que si je contrĂŽlais les mĂšres, aucun enfant ne disparaĂźtrait. Et pendant ce temps, l’homme qui avait organisĂ© la disparition du mien prĂ©parait celle des vĂŽtres.

Camille sentit un frisson.

Diane ajouta:

— Il y a d’autres dossiers.

— D’autres enfants ?

— D’autres femmes dĂ©clarĂ©es trop fragiles pour dĂ©cider.

Et dans cette salle froide, Camille comprit que son histoire n’était peut-ĂȘtre que la porte d’entrĂ©e d’un couloir beaucoup plus long.

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AprĂšs avoir lu la lettre, Camille demanda Ă  rester seule quelques minutes. Elle la relut, cette fois sans chercher Ă  dĂ©cider ce qu’elle devait ressentir. Diane y Ă©tait Ă  la fois jeune, terrorisĂ©e, manipulĂ©e, puis plus tard coupable d’avoir utilisĂ© sa propre terreur comme justification. C’était insupportablement humain, donc plus difficile Ă  haĂŻr proprement.

Mais Camille refusa la vieille tentation de tout adoucir dĂšs qu’une douleur apparaĂźt derriĂšre une faute. Elle posa la lettre sur la table et murmura: “Je peux comprendre une origine sans accueillir une excuse.” Cette phrase, elle l’ignorait encore, deviendrait l’une des premiĂšres rĂšgles affichĂ©es dans les bureaux de l’association.

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