Chapitre 11 - Les femmes trop fragiles

Chapter 11 - Chapitre 11 - Les femmes trop fragiles
Le tĂ©moignage de Diane ouvrit une boĂźte que maĂźtre Calder croyait enterrĂ©e sous du papier Ă en-tĂȘte.
Pendant trente ans, son cabinet avait conseillĂ© des familles fortunĂ©es dans des situations âdĂ©licatesâ: grossesses contestĂ©es, hĂ©ritiers gĂȘnants, belles-filles jugĂ©es instables, veuves trop curieuses, mĂšres trop pauvres pour se dĂ©fendre contre des grands-parents mieux habillĂ©s.
Tout était légal en apparence.
Demandes dâĂ©valuation psychologique. MĂ©diations privĂ©es. Procurations temporaires. Accords de protection familiale. Des mots propres, rangĂ©s, signĂ©s par des gens qui savaient que la violence peut porter une cravate.
Sandrine Voisin passa trois nuits Ă lire.
Le quatriĂšme matin, elle entra dans la chambre de Camille avec un classeur rouge.
â Votre dossier nâest pas isolĂ©.
Camille regardait Ămile et Rose dormir dans deux petits berceaux transparents. Ils avaient quittĂ© lâunitĂ© de surveillance. Leur peau avait repris des couleurs. Le monde continuait de leur faire peur, mais un peu moins.
â Combien ? demanda-t-elle.
â Pour lâinstant, sept femmes sur quinze ans.
Blake, debout prĂšs de la fenĂȘtre, ferma les yeux.
Il ne vivait plus dans la maison familiale. Il dormait dans un petit appartement prĂȘtĂ© par un ami, suivait une thĂ©rapie, assistait aux rendez-vous juridiques sans demander Ă prendre la parole. Camille ne savait pas ce que cela deviendrait entre eux. Elle savait seulement quâil apprenait enfin Ă ne pas se mettre au centre de sa rĂ©paration.
â Elles ont perdu leurs enfants ? demanda Camille.
Sandrine hésita.
â Certaines ont perdu la garde temporairement. Une a Ă©tĂ© placĂ©e en clinique privĂ©e aprĂšs un accouchement difficile. Une autre a signĂ© une renonciation dâhĂ©ritage pendant un traitement. Deux refusent encore de parler.
â Et les maris ?
â Certains coupables. Certains lĂąches. Certains convaincus par leurs mĂšres, leurs avocats, leurs mĂ©decins que la femme âdramatisaitâ.
Camille eut un rire sans joie.
â Le mot prĂ©fĂ©rĂ© des gens qui nâĂ©coutent pas.
Nora vint les voir aprĂšs son service.
Elle apporta des biscuits mauvais de la cafétéria et une nouvelle discrÚte: madame Alvarez, la voisine qui avait entendu Camille frapper au mur, voulait lui parler.
Camille accepta.
Madame Alvarez Ă©tait une femme de soixante-douze ans, cheveux argentĂ©s, manteau violet, accent portoricain et regard de quelquâun qui a survĂ©cu aux hommes avant dâapprendre Ă les interrompre.
â Jâaurais dĂ» appeler plus tĂŽt, dit-elle.
â Vous mâavez sauvĂ©e.
â Oui. Mais je vous ai entendue pleurer dâautres fois.
Camille ne sut pas répondre.
Madame Alvarez posa sa main sur la sienne.
â Je croyais que câĂ©tait un mariage difficile. Je me disais: les maisons riches ont des murs Ă©pais, mais les femmes dedans pleurent pareil. Puis jâai entendu les coups. Les coups, ma fille, ça ne se discute pas.
Cette phrase resta en Camille.
Les coups ne se discutent pas.
Ni ceux donnĂ©s sur une porte. Ni ceux donnĂ©s par des papiers. Ni ceux donnĂ©s par lâindiffĂ©rence.
Le procĂšs de Calder se prĂ©parait. Diane avait acceptĂ© un accord: tĂ©moignage complet contre rĂ©duction Ă©ventuelle, mais pas dâeffacement. Elle ferait face aux charges liĂ©es Ă Camille. Robert tĂ©moignerait. Juliette aussi. Samuel Pierce, lui, hĂ©sitait.
â Je ne veux pas devenir le bĂ©bĂ© disparu de leurs journaux, dit-il Ă Juliette au tĂ©lĂ©phone.
â Tu nâas pas Ă lâĂȘtre.
â Alors pourquoi tĂ©moigner ?
Juliette répondit aprÚs un silence:
â Parce que Calder a fait de toi un secret rentable. Tu peux dĂ©cider que ce secret ne lui appartient plus.
Samuel ne promit rien.
Mais il demanda la date de lâaudience.
Ă la maison Carter, la perquisition trouva une piĂšce fermĂ©e derriĂšre lâancien bureau de Diane. Blake y entra avec la police. Il y avait des boĂźtes. Des vĂȘtements de bĂ©bĂ© jamais donnĂ©s. Des photos de Blake enfant, de Juliette, des coupures de journaux sur des enlĂšvements, des dossiers mĂ©dicaux de Camille photocopiĂ©s sans son autorisation.
Et au centre, une petite couverture bleue brodée au nom Thomas.
Blake sâassit par terre.
Il ne pleura pas tout de suite.
Il toucha seulement le tissu avec deux doigts.
â Elle a transformĂ© toute la maison en tombe, murmura-t-il.
Robert, derriÚre lui, répondit:
â Et je lâai laissĂ©e y Ă©lever nos enfants.
Cette fois, Blake ne le contredit pas.
Le soir, il appela Camille.
â Jâai trouvĂ© la chambre de Thomas.
â Je suis dĂ©solĂ©e.
â Ne le sois pas pour moi.
Elle resta silencieuse.
â Je veux vendre la maison, dit-il.
â Ce nâest pas Ă moi de dĂ©cider.
â Une partie de lâargent ira Ă toi et aux enfants. Une autre Ă Samuel, sâil accepte. Une autre Ă un fonds pour les femmes que Calder a piĂ©gĂ©es.
Camille regarda ses jumeaux.
â Tu devrais faire ça parce que câest juste, pas parce que tu espĂšres revenir.
â Je sais.
Elle entendit dans sa voix quâil le savait vraiment, ou commençait Ă le savoir.
Quelques jours plus tard, Samuel accepta de témoigner.
Il arriva Ă Saint Agnes avant lâaudience pour rencontrer Camille. Il entra dans la chambre avec une retenue pudique, tenant la lettre de Diane dans sa poche intĂ©rieure.
â Je voulais voir les bĂ©bĂ©s, dit-il. Pas les toucher. Juste les voir.
Camille lui montra Ămile et Rose.
Samuel resta longtemps silencieux.
â On mâa dit que jâĂ©tais chanceux dâavoir Ă©tĂ© adoptĂ©, finit-il par dire. Peut-ĂȘtre. Mes parents mâont aimĂ©. Mais personne ne devrait avoir besoin dâun mensonge pour recevoir de lâamour.
Camille sentit ses yeux brûler.
â Non.
Il se tourna vers elle.
â Si je tĂ©moigne, votre belle-mĂšre va souffrir.
Camille répondit doucement:
â Elle souffre dĂ©jĂ . La question est de savoir si sa souffrance continue Ă servir de cachette.
Samuel hocha la tĂȘte.
Le jour de lâaudience, Calder entra avec son cartable de cuir, le mĂȘme sourire sec, la mĂȘme assurance.
Il ne savait pas encore que Diane avait livré son agenda privé.
Ni que Samuel avait apporté la derniÚre enveloppe reçue par sa mÚre adoptive.
Une enveloppe portant le cachet du cabinet Calder et une instruction manuscrite:
âDĂ©truire si Diane Carter insiste.â
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Les journalistes voulurent rapidement faire de Camille une hĂ©roĂŻne. Elle sâen mĂ©fia presque autant que des gens qui lâavaient traitĂ©e dâhystĂ©rique. Les deux extrĂȘmes la rĂ©duisaient. Dans lâun, elle nâĂ©tait pas crĂ©dible. Dans lâautre, elle devait ĂȘtre admirable. Or elle avait surtout Ă©tĂ© une femme en douleur, en colĂšre, en robe dâhĂŽpital, avec du lait sur sa chemise et des bĂ©bĂ©s Ă protĂ©ger.
Sandrine lui dit un soir: âVous avez le droit dâĂȘtre ordinaire aprĂšs quelque chose dâextraordinaire.â Camille garda cette phrase comme une permission. Elle ne voulait pas passer le reste de sa vie debout sur le seuil dâun drame. Elle voulait aussi apprendre la couleur des yeux dâĂmile au rĂ©veil et la façon dont Rose fronçait le nez avant dâĂ©ternuer.