Chapitre 01 - La question de l'ambulancière

Chapter 01 - Chapitre 01 - La question de l'ambulancière
— Qui lui a dit qu’elle pouvait attendre ?
La voix de l’ambulancière coupa le salon comme une lame propre.
Blake Carter resta sur le seuil avec un sac en plastique à la main, ridicule dans sa veste encore couverte de la pluie fine de l’après-midi. Derrière lui, sa mère Diane tenait son sac de centre commercial contre sa poitrine, comme si un cuir rose pâle pouvait lui servir de bouclier. Son père, Robert, regardait le tapis. Sa sœur, Juliette, avait les bras croisés mais plus rien de triomphant dans le visage.
Sur le canapé, Camille ne criait plus.
C’était cela qui effraya Blake. Pas la douleur. Pas les papiers médicaux éparpillés sur la table basse. Pas les deux policiers debout près de la porte ouverte. Non. Ce qui le frappa, c’était le silence de sa femme. Deux heures plus tôt, elle l’avait supplié de l’emmener à l’hôpital. Maintenant elle le regardait comme on regarde quelqu’un qui a déjà répondu à toutes les questions sans même ouvrir la bouche.
— Je t’ai supplié de m’emmener à l’hôpital, dit-elle.
Sa voix était basse. Usée. Pas dramatique. Pas accusatrice comme Diane l’aurait raconté plus tard. Simplement vraie.
L’ambulancière, une femme brune d’une trentaine d’années nommée Nora, gardait une main près du tensiomètre et l’autre sur le dossier médical. Ses gants bleus contrastaient avec le bois ciré de la table et les coussins crème choisis par Diane, qui avait toujours trouvé que le beige donnait aux maisons “une meilleure éducation”.
Camille était enceinte de jumeaux. Trop enceinte pour les longues discussions. Trop pâle pour qu’un mari puisse encore prétendre que tout allait bien. Elle portait un tee-shirt gris, un pantalon noir, et cette expression étrange des femmes qui ont cessé de demander de l’aide parce qu’elles ont compris qu’elles devaient survivre à ceux qui auraient dû les aider.
Diane porta une main à sa bouche.
— Nous ne sommes partis que quelques heures.
Nora leva les yeux vers elle.
— Quelques heures, dans ce cas, peuvent changer une vie.
Blake posa le sac sur une chaise. Il contenait des bodies, un hochet, une petite couverture brodée au nom Carter. Des choses tendres achetées pendant qu’une femme en travail comptait les minutes dans un salon fermé.
Il s’assit près de Camille, mais elle ne lui donna pas la main. Ce simple refus fut pire qu’une gifle.
— Camille…
— Non, dit-elle. Pas maintenant.
Le policier le plus âgé s’approcha de la table. Il prit un papier sans le toucher directement, lisant à haute voix la phrase soulignée en rouge.
— “Transport hospitalier immédiat en cas de contractions régulières. Ne pas retarder.”
Nora hocha la tête.
— Son médecin a écrit qu’il ne fallait pas retarder le transport.
Le regard de Blake se posa sur le dossier. Il l’avait déjà vu. Pas lu. Vu. Diane l’avait ouvert, fermé, déplacé, résumé. “Le médecin écrit toujours comme si la fin du monde arrivait. C’est comme ça qu’ils se protègent.”
Il avait cru sa mère.
Parce que croire sa mère était plus facile que croire une femme qui tremblait de douleur en répétant que quelque chose n’allait pas.
Diane recula d’un pas.
— Camille dramatise depuis des semaines. Elle a peur de tout. Elle appelle le cabinet pour un rien. Je voulais simplement éviter une scène inutile.
Camille tourna la tête vers elle.
— Une scène ?
Le mot sortit avec une telle fatigue que même Robert leva les yeux.
— Diane, dit-il faiblement.
— Tais-toi, Robert.
Le deuxième policier, plus jeune, écrivit quelque chose dans son carnet.
Blake vit alors un détail qui lui avait échappé. Le téléphone de Camille n’était pas près d’elle. Il était sur la console, de l’autre côté du salon, écran fissuré sur un coin. Le fil du téléphone fixe pendait derrière le meuble, débranché. Près de la cheminée, le babyphone qu’ils avaient installé “pour quand les petits seraient là” clignotait encore.
Nora suivit son regard.
— Elle a appelé les secours depuis la montre connectée de sa voisine, expliqua-t-elle. Elle a frappé au mur jusqu’à ce qu’on l’entende.
Blake ferma les yeux.
Le salon tourna autour de lui.
Il se revit dans l’entrée, deux heures plus tôt. Camille pliée sur elle-même. Diane debout près du miroir, déjà maquillée, disant que les premières grossesses rendent les femmes hystériques. Juliette levant les yeux au ciel. Robert tenant les clés, silencieux. Lui, Blake, fatigué, débordé, impatient que cette maison cesse de lui demander de choisir entre sa mère et sa femme.
Il avait choisi.
Et ce choix se tenait devant lui, sur un canapé, en train de lutter pour rester consciente.
Le policier plus âgé se tourna vers Diane.
— Madame Carter, pourquoi tout le monde est parti ?
Diane redressa le menton.
— Parce qu’elle nous a dit qu’elle voulait se reposer.
Camille eut un rire si faible qu’il ressemblait presque à un souffle.
— Menteuse.
Nora referma le dossier médical.
— On la transporte maintenant.
Les policiers s’écartèrent pour laisser passer le brancard. Blake voulut accompagner Camille, mais elle leva une main.
— Non.
— Camille, je suis ton mari.
Elle le regarda enfin vraiment.
— Cet après-midi, je n’en étais plus sûre.
Ces mots firent plus que le blesser. Ils l’exposèrent.
Diane tenta d’approcher.
— Ma chérie, à l’hôpital, on expliquera calmement que tu étais nerveuse.
Camille se tourna vers Nora.
— Je ne veux pas qu’elle monte avec moi.
— C’est noté, répondit l’ambulancière.
Un policier bloqua Diane d’un geste.
À cet instant, Juliette, qui n’avait presque pas parlé, murmura:
— Maman, arrête.
Diane la fusilla du regard.
— Pas toi.
Il y avait dans ces deux mots une menace ancienne. Blake l’entendit. Pour la première fois peut-être.
Alors que les secouristes soulevaient Camille, un objet glissa de la pile de papiers et tomba sur le tapis. Une enveloppe crème, fermée, portant le logo du cabinet de maître Calder, l’avocat de la famille Carter.
Le policier la ramassa.
— C’est à vous ?
Camille secoua la tête.
Blake pâlit.
Diane fit un pas trop rapide.
— Ce n’est rien.
Le policier regarda l’enveloppe, puis Diane.
May you like
— Dans ce cas, nous allons vérifier pourquoi un document d’avocat se trouvait sous un dossier d’urgence médicale.
Et pour la première fois depuis que Blake était rentré chez lui, ce ne fut pas Camille qui eut peur.