Chapitre 03 - La phrase de Robert

Chapter 03 - Chapitre 03 - La phrase de Robert
â Quâest-ce que tu viens de dire ?
Blake ne cria pas. Sa voix Ă©tait mĂȘme plus basse que dâhabitude. CâĂ©tait ainsi que Camille sut quâil Ă©tait au bord de quelque chose de dangereux, pas pour les autres, mais pour lui-mĂȘme. Les hommes comme Blake avaient appris Ă avaler leurs explosions jusquâĂ ce quâelles se transforment en dĂ©cisions froides.
Robert resta debout, les épaules affaissées.
â Je nâaurais pas dĂ»âŠ
â Trop tard, dit Camille.
Elle avait mal. Les contractions revenaient par vagues, les mĂ©decins surveillaient les jumeaux, et pourtant une autre douleur prit toute la place: celle dâentendre son corps, son mariage, ses enfants transformĂ©s en rumeur dans un couloir dâhĂŽpital.
Diane avança.
â Robert est bouleversĂ©. Il ne sait pas ce quâil dit.
Juliette Ă©clata dâun rire sans joie.
â Oh, maintenant les gens sont confus quand ils disent la vĂ©ritĂ© ? Câest pratique, maman.
Diane lui lança un regard meurtrier.
Le policier plus ùgé intervint.
â Monsieur Carter, expliquez-vous.
Robert essuya son front avec un mouchoir.
â Diane a reçu une enveloppe il y a deux mois. Anonyme. Des photos. Camille avec un homme devant une clinique.
Camille fronça les sourcils.
â Quelle clinique ?
Diane répondit trop vite:
â Peu importe.
â Non, dit Blake. Ăa importe.
Robert continua, comme sâil savait quâil ne pourrait plus sâarrĂȘter une fois la premiĂšre pierre tombĂ©e.
â Diane disait quâil fallait attendre la naissance. Faire des tests. ProtĂ©ger le nom Carter. Elle disait que si Camille Ă©tait vraiment⊠enfin⊠si elle avait menti, la procuration permettrait de sĂ©curiser les bĂ©bĂ©s.
Camille fixa Blake.
Il la regardait aussi.
Elle vit dans ses yeux la lutte immĂ©diate: lâamour, la honte, le soupçon automatique que Diane avait plantĂ© avant mĂȘme cette conversation. Cela lui fit plus mal que la phrase de Robert.
â Tu crois ça ? demanda-t-elle.
Blake ferma les yeux.
â Je ne sais pas ce que je crois.
â Alors commence par croire que je suis en danger maintenant.
La réponse le frappa.
Nora réapparut avec un médecin, le docteur LefÚvre, une femme petite, cheveux gris, regard direct.
â Les discussions familiales attendront. Madame Carter doit rester calme.
â Justement, dit Diane. Ce type de tension nâest pas bon pour elle.
Le docteur LefĂšvre se tourna vers elle.
â Madame, votre prĂ©sence semble ĂȘtre une source majeure de tension. Sortez.
Diane resta bouche bée.
Camille aurait presque souri si son corps le lui avait permis.
Blake demanda Ă rester. Camille hĂ©sita. Elle aurait voulu le punir par son absence, mais une part dâelle, moins fiĂšre et plus fatiguĂ©e, avait besoin quâil voie. Quâil voie les moniteurs, les papiers, les mĂ©decins, la rĂ©alitĂ© brute que Diane ne pouvait pas remaquiller.
â Il peut rester sâil se tait, dit-elle.
Blake hocha la tĂȘte.
Dans la salle dâexamen, le docteur LefĂšvre reprit tout depuis le dĂ©but.
â Vous avez appelĂ© le cabinet ce matin ?
â Oui. Trois fois.
â Ă qui avez-vous parlĂ© ?
â La premiĂšre fois Ă lâinfirmiĂšre. Ensuite⊠je ne sais pas. La ligne a coupĂ©.
â Votre tĂ©lĂ©phone ?
â Diane me lâa pris. Elle disait que jâallais mâangoisser avec Internet.
Blake détourna le regard.
â Elle a pris ton tĂ©lĂ©phone ?
â Devant toi.
Il ne répondit pas.
CâĂ©tait le pire: il ne pouvait mĂȘme pas prĂ©tendre ne pas avoir vu. Il avait seulement classĂ© le geste dans la catĂ©gorie confortable des choses que sa mĂšre faisait âpour aiderâ.
Le docteur LefĂšvre prit des notes.
â Nous avons aussi reçu un appel annulant une demande de transport.
Blake releva la tĂȘte.
â Quoi ?
â Un appel a Ă©tĂ© passĂ© au cabinet en dĂ©but dâaprĂšs-midi. La personne disait que madame Carter prĂ©fĂ©rait attendre, que la famille surveillait la situation.
â Je nâai jamais dit ça, souffla Camille.
â Je vous crois, rĂ©pondit le mĂ©decin.
Deux mots.
Camille sentit ses yeux se remplir.
Pas parce quâelle Ă©tait fragile. Parce quâĂȘtre crue aprĂšs avoir Ă©tĂ© niĂ©e trop longtemps ressemble parfois Ă une arrivĂ©e dâair.
Dans le couloir, Juliette parlait Ă la police. Sa voix montait et descendait. Diane, tenue Ă lâĂ©cart, avait cessĂ© de jouer la mĂšre blessĂ©e. Elle fixait la porte de la salle dâexamen avec une colĂšre nue.
Puis maĂźtre Calder sâapprocha dâelle.
Ils échangÚrent quelques mots trÚs bas.
Robert les vit.
Il sortit son tĂ©lĂ©phone, comme sâil prenait enfin une dĂ©cision quâil aurait dĂ» prendre des annĂ©es plus tĂŽt.
â Quâest-ce que tu fais ? demanda Juliette.
â Jâenvoie quelque chose Ă Blake.
â Quoi ?
Robert regarda sa fille.
â La photo que Diane ne voulait pas quâil voie en entier.
Dans la salle dâexamen, le tĂ©lĂ©phone de Blake vibra.
Il ne le prit pas tout de suite.
Camille, entre deux respirations, dit:
â Regarde.
Il ouvrit le message.
La fameuse photo apparut: Camille devant une clinique, parlant Ă un homme en blouse sous un auvent.
Mais Robert avait envoyĂ© lâimage entiĂšre.
Sur la façade, on lisait le nom de la clinique de fertilitĂ© oĂč Blake et Camille avaient suivi un traitement quatre ans plus tĂŽt, avant que Diane prĂ©tende que âla nature fait mieux les choses quand les femmes arrĂȘtent dây penserâ.
Lâhomme sur la photo nâĂ©tait pas un amant.
CâĂ©tait le mĂ©decin qui avait aidĂ© Blake Ă devenir pĂšre.
Blake porta une main Ă sa bouche.
â Mon Dieu.
Camille le regarda sans douceur.
â Tes enfants sont Ă toi. La honte aussi.
Avant quâil puisse rĂ©pondre, Juliette entra dans la salle, pĂąle.
â Camille, Blake⊠il y a autre chose.
Elle tenait son téléphone comme une preuve brûlante.
â Maman avait prĂ©vu un rendez-vous demain matin avec les services sociaux.
Camille sentit son ventre se durcir.
â Pour quoi faire ?
Juliette répondit:
â Pour signaler que tu avais mis les jumeaux en danger en refusant dâaller Ă lâhĂŽpital.
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Le docteur LefĂšvre demanda que lâon place le dossier mĂ©dical sous scellĂ© interne. Ce nâĂ©tait pas courant. Ce nâĂ©tait pas spectaculaire non plus. Mais Camille vit le regard du mĂ©decin changer quand elle apprit que le transport avait Ă©tĂ© annulĂ© par une autre voix. Elle ne regardait plus seulement une patiente en travail. Elle regardait une femme Ă qui lâon avait peut-ĂȘtre volĂ© la possibilitĂ© de consentir.
Dans le couloir, Blake resta seul quelques secondes avec la photo entiĂšre de la clinique de fertilitĂ©. Il se souvint alors dâun soir oubliĂ©: Camille, quatre ans plus tĂŽt, rentrant de ce mĂȘme cabinet, tenant son manteau contre elle, lui disant quâelle avait peur que les traitements les brisent. Il lui avait promis quâils seraient deux dans cette Ă©preuve. Sur lâĂ©cran, son propre mensonge lui revint sans bruit.