Chapitre 06 - Le premier bébé Carter

Chapter 06 - Chapitre 06 - Le premier bébé Carter
Les jumeaux naquirent le lendemain matin.
Pas comme dans les films. Pas dans le bruit hĂ©roĂŻque ni dans la lumiĂšre miraculeuse. Dans une chambre pleine de mĂ©decins concentrĂ©s, de gestes prĂ©cis, de phrases courtes et de silences respectueux. Camille ne se souviendrait pas de tout. Elle se souviendrait dâune main dâinfirmiĂšre serrĂ©e si fort quâelle sâexcusa trois fois. Elle se souviendrait de la voix du docteur LefĂšvre disant que les deux bĂ©bĂ©s respiraient. Elle se souviendrait de Blake, derriĂšre la vitre, immobile, interdit dâentrer parce quâelle lâavait dĂ©cidĂ©.
Un garçon.
Une fille.
Ămile et Rose.
Les prĂ©noms nâĂ©taient pas ceux que Diane avait choisis. Depuis des mois, elle parlait de Charles et Victoria, âdes prĂ©noms qui tiennent debout dans une familleâ. Camille avait souri, puis elle avait pleurĂ© seule dans la salle de bains. Ce matin-lĂ , elle signa elle-mĂȘme les bracelets.
Ămile.
Rose.
Deux noms courts. Deux vies qui nâappartenaient Ă personne dâautre.
Blake les vit deux heures plus tard, derriÚre une vitre. Il pleura sans bruit. Camille ne le regarda pas. Elle était trop fatiguée pour porter sa douleur à lui.
Robert apporta le premier indice lâaprĂšs-midi mĂȘme.
Il demanda Ă entrer dans la chambre de Camille sans Diane, sans avocat, sans Blake.
Elle accepta parce que sa voix au tĂ©lĂ©phone avait changĂ©. Il ne parlait plus comme un homme qui cherche Ă Ă©viter les vagues, mais comme quelquâun qui sait enfin quâil vit depuis longtemps sous lâeau.
â Diane a perdu un bĂ©bĂ©, dit-il.
Camille resta silencieuse.
â Avant Blake. Avant Juliette. Un petit garçon. Thomas.
Le prénom flotta entre eux.
â Pourquoi personne ne me lâa jamais dit ?
Robert regarda ses mains.
â Parce que Diane a interdit quâon le prononce.
Il raconta lentement. Quarante ans plus tĂŽt, Diane avait accouchĂ© prĂ©maturĂ©ment. Il y avait eu une tempĂȘte, une route bloquĂ©e, une belle-mĂšre autoritaire â la mĂšre de Robert â qui avait dit dâattendre, que les femmes criaient toujours trop vite, que les mĂ©decins coĂ»taient cher pour rien. Le bĂ©bĂ© avait vĂ©cu deux jours.
Camille sentit la colĂšre et la pitiĂ© sâaffronter en elle.
â Alors elle a fait Ă moi ce quâon lui a fait ?
Robert ferma les yeux.
â Je crois quâelle sâest racontĂ© quâelle faisait lâinverse. Quâen contrĂŽlant tout, elle empĂȘchait la perte.
â Elle mâa laissĂ©e seule.
â Je sais.
â Elle mâa pris mon tĂ©lĂ©phone.
â Je sais.
â Elle voulait me faire passer pour incapable.
â Je sais.
Robert pleurait maintenant.
Camille ne le consola pas.
Certaines larmes arrivent trop tard pour recevoir une main.
â Il y a autre chose, dit-il.
Elle tourna la tĂȘte vers lui.
â Bien sĂ»r.
Il sortit de sa poche un petit mĂ©daillon en argent, vieux, rayĂ©. Ă lâintĂ©rieur, une photo minuscule dâun nourrisson.
â Diane lâa gardĂ© toutes ces annĂ©es. Elle disait que le premier bĂ©bĂ© Carter avait Ă©tĂ© volĂ© par lâincompĂ©tence des autres. Depuis, elle parle des enfants comme de choses quâil faut arracher au danger avant que les mĂšres les dĂ©truisent.
Camille regarda le médaillon.
â Ce secret explique sa peur. Pas sa cruautĂ©.
Robert baissa la tĂȘte.
â Oui.
Cette phrase fut la premiĂšre chose honnĂȘte quâil lui ait donnĂ©e.
Dans le couloir, Blake apprit Ă son tour lâexistence de Thomas. Il resta longtemps contre le mur, visage dĂ©fait. Toute son enfance venait de changer de forme: les anniversaires trop contrĂŽlĂ©s, les maladies transformĂ©es en drames, les absences de Juliette punies comme des trahisons, sa propre obĂ©issance rĂ©compensĂ©e parce quâil restait le fils vivant.
Diane nâavait jamais Ă©levĂ© des enfants.
Elle avait gardĂ© des preuves quâelle nâavait pas tout perdu.
Le docteur LefÚvre vint voir Camille en soirée.
â Les bĂ©bĂ©s sont fragiles, mais stables. Vous avez bien fait dâappeler comme vous pouviez.
Camille pensa Ă la tĂ©lĂ©commande contre le mur. Ă la voisine, madame Alvarez, qui avait entendu. Ă Nora. Ă toutes les femmes inconnues qui avaient formĂ© une chaĂźne lĂ oĂč sa famille par mariage avait coupĂ© les fils.
â Jâai eu de la chance, dit-elle.
â Oui. Mais vous avez aussi insistĂ©.
Camille aimait cette correction.
Plus tard, Blake demanda Ă la voir.
Elle refusa.
Puis elle changea dâavis.
Il entra avec le visage dâun homme qui ne savait plus quelle place occuper dans sa propre histoire.
â Je sais pour Thomas, dit-il.
â Moi aussi.
â Ăa ne lâexcuse pas.
â Non.
â Ăa ne mâexcuse pas non plus.
Elle le regarda.
â Non.
Il accepta.
â Je vais signer ce que tu veux. Maison, comptes, protection, garde. Je ne me battrai pas contre toi.
â Ce nâest pas une faveur.
â Je sais.
â Tu dois comprendre quelque chose, Blake. Le danger, ce nâĂ©tait pas seulement Diane. CâĂ©tait que tu aies besoin de preuves filmĂ©es pour me croire.
Il baissa les yeux.
â Oui.
Camille attendit.
Il ajouta enfin:
â Je vais travailler lĂ -dessus. Pas pour te rĂ©cupĂ©rer. Pour ne plus ĂȘtre cet homme.
CâĂ©tait peut-ĂȘtre la premiĂšre phrase qui ne cherchait pas Ă lâacheter.
AprĂšs son dĂ©part, Camille demanda Ă lâinfirmiĂšre de lâaider Ă voir les bĂ©bĂ©s. Elle posa une main contre la vitre, en face des deux petits corps endormis.
â Je vous ai ramenĂ©s, murmura-t-elle.
DerriĂšre elle, dans le reflet du verre, elle vit Diane au bout du couloir.
Personne ne savait comment elle était entrée.
Elle ne regardait pas Camille.
Elle regardait les bracelets des jumeaux.
Et dans sa main, elle tenait un vieux formulaire de naissance portant le prénom Thomas.
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Blake demanda Ă voir le formulaire de Thomas. Diane refusa, bien sĂ»r, mais cette fois son refus nâavait plus lâautoritĂ© dâautrefois. Un papier tenu trop longtemps contre une poitrine finit par ressembler moins Ă une preuve quâĂ une arme.
Camille ne connaissait pas Thomas. Elle ne connaissait quâune absence transformĂ©e en rĂšgle domestique, un prĂ©nom jamais dit qui avait pourtant occupĂ© toutes les piĂšces. Dans la maniĂšre dont Diane regardait les jumeaux, elle vit enfin ce que sa belle-mĂšre ne demandait jamais Ă voix haute: non pas de nouveaux petits-enfants, mais une rĂ©paration impossible. Et Camille sut quâaucun bĂ©bĂ© ne devait naĂźtre avec le devoir de consoler une vieille blessure.