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Chapitre 07 - Claire Duval

Chapitre 07 - Claire Duval

Il fallut deux jours pour retrouver Claire Duval.

Pas grĂące Ă  Internet, qui ne gardait d’elle que des traces fines : une ancienne sociĂ©tĂ© de conseil radiĂ©e, une adresse professionnelle Ă  Boulogne, quelques lignes dans un article Ă©conomique des annĂ©es deux mille. Ce fut Anne, l’amie d’Élise, qui la reconnut sur la photo en apportant des courses.

— Claire Duval ? dit-elle en plissant les yeux. Ma sƓur a travaillĂ© avec elle. Une femme brillante. Elle a disparu aprĂšs un scandale financier, mais ma sƓur disait toujours qu’elle avait servi de fusible.

Le mot fusible resta longtemps dans la cuisine.

Élise avait entendu ce genre d’histoire toute sa vie : une femme signe un dossier, un homme encaisse le bĂ©nĂ©fice, puis la femme porte la honte quand tout brĂ»le. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce pour cela que son ventre se serra avant mĂȘme qu’on sache la vĂ©ritĂ©.

Anne appela sa sƓur. La sƓur appela une ancienne collĂšgue. L’ancienne collĂšgue demanda un dĂ©lai, puis donna un nom de village en Normandie, prĂšs de Honfleur.

Claire Duval tenait dĂ©sormais une petite librairie-papeterie face Ă  une place pavĂ©e. Elle avait les cheveux plus gris que sur la photo, des lunettes rondes, et cette façon de regarder les gens comme si elle vĂ©rifiait d’abord oĂč ils avaient mal.

Élise s’y rendit un jeudi matin avec Sienna. Elle avait hĂ©sitĂ© Ă  emmener la jeune femme, puis avait compris qu’elles Ă©taient toutes deux liĂ©es Ă  Logan par des mensonges diffĂ©rents. Certaines vĂ©ritĂ©s doivent ĂȘtre entendues Ă  plusieurs, sinon elles Ă©crasent la premiĂšre qui les reçoit.

La clochette de la boutique tinta. Claire leva la tĂȘte derriĂšre son comptoir.

Élise posa la photographie devant elle.

Le visage de la libraire ne changea presque pas. Seuls ses doigts cessĂšrent de bouger.

— OĂč avez-vous trouvĂ© ça ?

— Dans l’appartement de ma mĂšre. Je suis la fille d’AndrĂ© Moreau.

Claire ferma les yeux une seconde.

— Alors vous avez ses yeux.

Élise sentit sa gorge se serrer malgrĂ© elle.

— Vous connaissiez mon pùre ?

— Oui.

— Et Logan Sterling ?

Là, une dureté passa dans le regard de Claire.

— Je l’ai connu avant vous. Malheureusement.

Elle retourna le panneau de la boutique sur “fermĂ©â€ et les conduisit dans l’arriĂšre-salle, oĂč une bouilloire chauffait prĂšs de piles de cahiers. Dehors, la pluie normande posait un voile gris sur les vitres.

Claire raconta sans théùtralitĂ©. Dans les annĂ©es 2000, Logan Ă©tait un jeune consultant ambitieux. AndrĂ© Moreau avait investi une partie de ses Ă©conomies dans un projet immobilier Ă©cologique portĂ© par Claire. Des maisons modulaires, sobres, dĂ©montables, faites pour durer. Logan avait flairĂ© l’argent et s’était introduit dans le dossier comme intermĂ©diaire.

— Votre pĂšre voulait bĂątir l’allĂ©e des Marronniers comme modĂšle familial, dit Claire. Logan voulait en faire une vitrine commerciale. Il a commencĂ© Ă  promettre des rendements impossibles.

— Et la signature ? demanda Élise.

Claire regarda sa tasse.

— AndrĂ© a signĂ© un premier accord, oui. Pas celui que vous avez trouvĂ©. Le vrai document limitait son risque. Quelques mois plus tard, une version modifiĂ©e a circulĂ©. Sa garantie personnelle avait triplĂ©. Ma signature aussi avait Ă©tĂ© copiĂ©e.

Sienna pĂąlit.

— Logan ?

— Je n’ai jamais pu le prouver. Il avait dĂ©jĂ  appris Ă  laisser les autres porter les papiers.

Élise pensa Ă  son pĂšre, Ă  ses silences de la derniĂšre annĂ©e, Ă  cette fatigue qu’elle avait attribuĂ©e au cƓur alors qu’elle venait peut-ĂȘtre aussi de la trahison.

— Pourquoi n’avez-vous rien dit ?

Claire eut un petit sourire sans joie.

— À qui ? À la banque qui voulait rĂ©cupĂ©rer son argent ? Aux hommes d’affaires qui me trouvaient trop nerveuse ? À votre mĂšre qui prĂ©fĂ©rait croire que j’avais sĂ©duit son mari plutĂŽt que d’admettre qu’il s’était fait piĂ©ger ?

La phrase frappa Élise.

— Ma mĂšre croyait que vous Ă©tiez la maĂźtresse de mon pĂšre.

— Elle voulait le croire. C’était plus simple que de reconnaĂźtre qu’il avait eu besoin d’aide ailleurs que chez lui.

Sienna se leva, alla jusqu’à la fenĂȘtre, revint.

— Logan savait tout ça quand il m’a Ă©pousĂ©e.

Claire la regarda avec une compassion fatiguée.

— Il savait probablement que vous ne saviez rien. C’est sa spĂ©cialitĂ©.

Puis la libraire sortit d’un tiroir une enveloppe kraft.

— Votre pĂšre est venu me voir trois semaines avant sa mort. Il m’a confiĂ© une copie du vrai contrat et une lettre. Il m’a demandĂ© de les garder jusqu’au jour oĂč sa fille cesserait d’avoir peur de dĂ©plaire.

Élise reçut l’enveloppe comme on reçoit une relique.

Sur le devant, l’écriture d’AndrĂ© disait : “Pour Élise, quand la maison parlera.”

Elle n’ouvrit pas tout de suite.

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Elle avait peur que la voix de son pĂšre, aprĂšs tant d’annĂ©es, lui dise une vĂ©ritĂ© qu’elle ne pourrait plus oublier.

Et quand elle glissa enfin son doigt sous le rabat, un deuxiÚme papier tomba sur la table : une copie de chÚque de deux cent mille euros, signé par Logan Sterling au profit de Mireille Moreau.

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