Chapitre 02 - Le message envoyé de Positano

Chapitre 02 - Le message envoyé de Positano
Quatre semaines plus tĂŽt, Ălise avait reçu le message de Logan Ă 23 h 17, alors quâelle recollait une figurine de porcelaine que Lily avait cassĂ©e, enfant, puis gardĂ©e par superstition sur lâĂ©tagĂšre de lâentrĂ©e.
âJe me marie Ă Positano. Nous rentrons le 18. Tu as jusquâĂ cette date pour vider la maison. Je ne veux pas que Sienna trouve tes cartons, tes odeurs, ni tes regrets.â
Elle avait relu le texto deux fois. Pas parce quâelle ne comprenait pas. Parce quâil y avait dans cette cruautĂ© quelque chose de presque appliquĂ©, comme si Logan avait cherchĂ© la phrase la plus propre pour la blesser sans laisser de traces.
Il avait ajoutĂ©, dix minutes plus tard : âEt ne fais pas de scĂšne devant les enfants. Ils ont dĂ©jĂ choisi leur camp.â
Ce dernier mensonge lui avait fait plus mal que tout le reste.
Marcus avait dix-sept ans, Lily quinze. Ils nâavaient pas choisi. Ils avaient Ă©tĂ© entraĂźnĂ©s, lentement, comme on dĂ©place un meuble dâune piĂšce Ă lâautre sans lui demander son avis. Logan les avait emmenĂ©s dĂźner dans des restaurants trop chers, leur avait parlĂ© de âmaturitĂ©â, de ânouvelle Ă©tapeâ, de âmĂšre difficileâ. Il avait offert Ă Marcus un stage dans lâentreprise dâun ami et Ă Lily un voyage Ă Londres pour son anniversaire.
Ălise, elle, avait gardĂ© les factures, les rendez-vous chez lâorthodontiste, les crises dâangoisse avant les contrĂŽles de maths et les messages envoyĂ©s Ă minuit quand lâun des enfants ne voulait pas dormir.
Elle avait gardé la vraie vie.
La maison de lâallĂ©e des Marronniers nâavait jamais Ă©tĂ© une maison ordinaire. Son pĂšre, AndrĂ© Moreau, lâavait construite sur un terrain quâil avait achetĂ© aprĂšs vingt-cinq ans de travail dans une petite entreprise de charpente. Il disait toujours que la pierre avait une mĂ©moire, mais que le bois avait une Ăąme.
Quand Ălise avait Ă©pousĂ© Logan, AndrĂ© avait autorisĂ© le jeune couple Ă habiter lĂ . âPour les enfants qui viendrontâ, avait-il dit avec cette pudeur des pĂšres qui ne savent pas faire des discours. Le terrain Ă©tait restĂ© Ă son nom, puis, aprĂšs sa mort, il Ă©tait passĂ© dans une sociĂ©tĂ© familiale dont Ălise dĂ©tenait la majoritĂ©. Logan avait toujours fait semblant de ne pas voir cette nuance.
Il préférait dire : ma maison.
Au dĂ©but, Ălise corrigeait doucement. Plus tard, elle avait cessĂ©. On se lasse de rappeler la vĂ©ritĂ© Ă quelquâun qui sâest installĂ© dans le mensonge comme dans un fauteuil.
Le lendemain du message, elle appela MaĂźtre Dufour, la notaire de son pĂšre. Une femme mince, aux cheveux gris courts, qui parlait peu mais nâoubliait rien.
â Il vous demande de quitter les lieux ? dit la notaire.
â Il exige.
â Alors, cette fois, nous allons rĂ©pondre lĂ©galement.
Ălise crut quâil sâagirait dâune mise en demeure, dâune lettre sĂšche, dâun dĂ©lai. Mais MaĂźtre Dufour resta silencieuse quelques secondes, puis demanda :
â Votre pĂšre vous a-t-il dĂ©jĂ parlĂ© de la clause de dĂ©montage ?
Ălise fronça les sourcils.
â Quelle clause ?
â La maison a Ă©tĂ© bĂątie sur structure hybride. Une partie entiĂšre, celle ajoutĂ©e aprĂšs votre mariage, appartient Ă la sociĂ©tĂ© Moreau Bois. Elle peut ĂȘtre dĂ©posĂ©e, rĂ©cupĂ©rĂ©e, dĂ©placĂ©e. Votre pĂšre a insistĂ©. Il disait que si un jour Monsieur Sterling se croyait propriĂ©taire de ce qui ne lui appartenait pas, vous devriez pouvoir retirer les murs autour de son orgueil.
Ălise resta immobile, le tĂ©lĂ©phone collĂ© Ă lâoreille.
Pour la premiĂšre fois depuis des mois, elle rit. Pas longtemps. Juste assez pour sentir que son pĂšre, quelque part dans la poussiĂšre des souvenirs, avait laissĂ© une fenĂȘtre ouverte.
Les jours suivants, tout sâenchaĂźna avec une prĂ©cision presque irrĂ©elle. Permis, autorisations, inventaires, constats dâhuissier, entreprise spĂ©cialisĂ©e. Les voisins crurent dâabord Ă des travaux. Ălise signa chaque papier avec une main qui tremblait moins quâelle ne lâaurait imaginĂ©.
Elle ne toucha pas aux affaires des enfants. Elle les fit emballer dans des caisses portant leurs prĂ©noms, soigneusement. Les trophĂ©es de foot de Marcus, les carnets de dessin de Lily, les couvertures, les photos. Tout fut dĂ©posĂ© dans un garde-meuble quâelle paya pour six mois.
Quant aux affaires de Logan, elle les laissa exactement lĂ oĂč il les avait abandonnĂ©es, jusquâau jour oĂč lâhuissier les fit inventorier.
Dans le bureau, sous le parquet flottant quâun ouvrier souleva pour accĂ©der Ă une gaine, on trouva une boĂźte mĂ©tallique.
Elle était vieille, mais la serrure était récente.
Lâouvrier appela Ălise.
â Madame Moreau ? Je crois que vous devriez voir ça.
Ă lâintĂ©rieur, il y avait des copies de documents bancaires, un vieux tĂ©lĂ©phone, une enveloppe portant le nom de son pĂšre et un carnet noir dont les premiĂšres pages avaient Ă©tĂ© arrachĂ©es.
Ălise ne comprit pas tout de suite.
Puis elle vit la signature imitĂ©e dâAndrĂ© au bas dâun contrat de garantie.
Elle dut sâasseoir sur le plancher du bureau vide.
Logan nâavait pas seulement menti sur la maison.
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Il avait peut-ĂȘtre volĂ© un mort.
Et au fond de la boĂźte, dans un coin, un ticket de parking datĂ© du jour mĂȘme oĂč son pĂšre avait fait sa derniĂšre crise cardiaque allait tout changer.