Chapitre 03 - Les enfants sur le trottoir

Chapitre 03 - Les enfants sur le trottoir
Le prĂ©sent reprit dans lâallĂ©e des Marronniers avec le bruit dâune roulette de valise qui basculait sur le bord du trottoir.
Marcus fixa sa mĂšre comme sâil la voyait pour la premiĂšre fois depuis longtemps. Ă dix-sept ans, il avait dĂ©jĂ cette hauteur maladroite des garçons qui grandissent plus vite que leur courage. Il portait un sweat sombre, les cheveux en bataille aprĂšs le voyage, et dans ses yeux il y avait moins de colĂšre que de honte.
Lily, elle, restait derriĂšre Sienna, mais son regard cherchait Ălise. Sa mĂšre connaissait cette expression. CâĂ©tait celle quâelle avait Ă six ans, quand elle se rĂ©veillait aprĂšs un cauchemar et hĂ©sitait Ă ouvrir la porte de la chambre parentale.
Ălise aurait voulu traverser la rue et les serrer tous les deux. Mais elle savait que certains gestes, devant Logan, deviendraient des armes contre eux. Alors elle resta prĂšs du SUV, la chemise cartonnĂ©e sous le bras.
â Maman, dit Lily dâune voix trĂšs basse, câest vrai ? La maison⊠elle nâĂ©tait pas Ă papa ?
Le mot maman tomba dans lâair comme un verre dâeau dans une piĂšce enfumĂ©e.
Logan se retourna aussitĂŽt.
â Ne commence pas avec ça, Lily. Ta mĂšre adore les effets de théùtre.
Ălise ne rĂ©pondit pas Ă lâinsulte. Elle tendit simplement la chemise Ă Marcus, qui hĂ©sita avant de la prendre.
â Ce sont des copies. Plans cadastraux, actes de propriĂ©tĂ©, succession de ton grand-pĂšre. Tu peux les lire. Pas maintenant, si tu ne veux pas. Mais lis-les avant de croire qui que ce soit.
Marcus baissa les yeux sur les documents. Son pouce passa sur le nom Moreau, imprimé noir sur blanc.
Sienna sâapprocha de Logan.
â Tu mâavais dit que ton divorce Ă©tait terminĂ©, que tout Ă©tait rĂ©glĂ©, que cette maison faisait partie de ton patrimoine.
â Pas devant eux, Sienna.
â Devant qui ? Tes enfants ? Ceux que tu as fait rentrer dâItalie pour dormir sur un terrain vide ?
La phrase surprit tout le monde, Sienna comprise. Depuis des mois, Ălise lâavait imaginĂ©e comme une jeune femme frivole, sĂ»re dâelle, trop heureuse dâoccuper la place dâune autre. Mais sous le pull vert et le bronzage du mariage, il y avait maintenant une peur trĂšs rĂ©elle.
Logan avança vers Ălise.
â Tu crois avoir gagnĂ© ? Tu as dĂ©truit une maison pour te donner de lâimportance.
â Non, dit Ălise. Jâai dĂ©montĂ© une propriĂ©tĂ© familiale avant que tu ne la mettes en garantie une deuxiĂšme fois.
Il sâarrĂȘta net.
Ce fut court, un battement de paupiĂšre. Mais Ălise le vit. MaĂźtre Dufour lâaurait vu aussi. La peur venait toujours avant le mensonge.
â Tu racontes nâimporte quoi.
â Alors tu nâauras aucun problĂšme Ă expliquer Ă Sienna pourquoi la banque Bellerive mâa appelĂ©e hier.
Sienna tourna vers lui un visage vidé de couleur.
â Quelle banque ?
Logan serra les dents. Pendant une seconde, Ălise crut quâil allait exploser, quâil allait crier, menacer, peut-ĂȘtre mĂȘme tenter dâarracher les papiers Ă Marcus. Mais il se souvint des voisins, des tĂ©lĂ©phones, de son image. Logan savait se retenir quand le public pouvait lui coĂ»ter cher.
Il leva les mains, comme un homme raisonnable.
â TrĂšs bien. On va rĂ©gler ça entre adultes. Les enfants, dans le taxi.
Marcus ne bougea pas.
â Je veux lire les papiers.
Logan eut un rire sec.
â Tu ne comprends rien Ă ces choses-lĂ .
â Peut-ĂȘtre. Mais je sais lire le nom de maman.
Le silence qui suivit fut le premier petit tremblement de terre de la journée.
Ălise sentit sa gorge se serrer, mais elle ne laissa rien paraĂźtre. Elle avait appris, pendant son mariage, que Logan se nourrissait des larmes des autres. Aujourdâhui, elle refusait de lui donner la moindre miette.
Lily fit enfin quelques pas et vint se placer à cÎté de son frÚre. Sienna resta seule entre Logan et le terrain nu.
â OĂč sommes-nous censĂ©s dormir ? demanda Lily.
La question Ă©tait pratique. Câest souvent par le pratique que les enfants disent leur dĂ©tresse.
Ălise ouvrit la portiĂšre arriĂšre de son SUV.
â Vos chambres sont prĂȘtes chez moi. Pas pour vous forcer Ă choisir. Pour que vous ayez un lit, vos affaires et le droit de respirer.
Logan éclata :
â Tu ne les emmĂšneras pas.
â Tu viens de rentrer sans domicile rĂ©el, avec une Ă©pouse Ă qui tu as menti et deux mineurs fatiguĂ©s aprĂšs un vol. Si tu veux appeler un juge un dimanche aprĂšs-midi, fais-le. Moi, jâappellerai MaĂźtre Dufour.
Sienna baissa la tĂȘte.
Marcus ouvrit la portiĂšre du SUV pour Lily.
Ce geste, plus que tous les documents, fit vaciller Logan.
Ălise ne sourit pas. Elle savait que gagner un instant ne rĂ©parait pas des annĂ©es. Elle attendit que Lily monte, puis Marcus. Avant de sâinstaller cĂŽtĂ© conducteur, elle regarda Sienna.
â Vous pouvez venir aussi, si vous nâavez nulle part oĂč aller ce soir.
Sienna resta figée.
Logan murmura son prénom comme une menace.
Alors la jeune femme fit quelque chose que personne nâavait prĂ©vu.
Elle retira lentement son alliance neuve et la glissa dans la poche de son jean.
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â Je crois, dit-elle, que je vais dâabord Ă©couter ce que votre notaire a Ă dire.
Et tandis quâĂlise refermait sa portiĂšre, Logan reçut un appel dont le nom affichĂ© sur lâĂ©cran fit disparaĂźtre toute couleur de son visage : âBellerive â Contentieuxâ.